Le vol au-dessus de la Manche ne dure qu'une poignée de minutes, mais pour moi, le saut quantique est absolu. Dès la descente de l'avion sur le tarmac d'Heathrow, le piège du planning ultra-minuté de Fabio se referme sur mes épaules avec la force d'un étau. Mon agent est survolté, le nez rivé sur l'écran de son téléphone, aboyant des directives en anglais et en français à une équipe de chauffeurs et d'assistants en costumes sombres. Une berline noire de la maison Burberry nous attend directement au bas de la passerelle. Pas le temps de respirer, pas le temps de réaliser que je viens de quitter le calme de ma province : le marathon londonien commence.
Les heures qui suivent ne sont qu'un tourbillon de visages, de lumières blanches et de tensions. Nous fonçons directement vers les ateliers principaux de la marque. Là, sous l'œil clinique et glacial du Directeur Artistique et des chefs d'atelier, je dois me prêter à une première validation physique. Des mains expertes mesurent mon corps, ajustent des patrons de toile brute sur mes épaules, tandis que le coiffeur en chef étudie l'implantation de mes cheveux sous des projecteurs aveuglants. S'ensuit un entretien direct et sans filtre avec le nutritionniste de la maison, un homme au regard sévère qui inspecte ma silhouette avant de me rappeler, avec un sourire poli mais inflexible, que les écarts culinaires n'ont plus leur place durant les quinze prochains jours. Mon corps ne m'appartient plus tout à fait ; il devient la propriété d'un projet qui me dépasse.
Ce n'est qu'en fin de journée, le corps épuisé, les muscles encore lourds de la possession matinale et sauvage que David a exercée sur moi, que la berline me dépose enfin à mon hôtel de luxe, le prestigieux Connaught au cœur de Mayfair.
Une fois seul dans l'immensité feutrée de ma suite somptueuse, le silence retombe d'un coup, presque oppressant. Les valises sont déjà posées près du lit king-size. Cherchant à évacuer la pression accumulée et cette sensation persistante d'être un imposteur au milieu de ce luxe, je m'approche des grandes portes-fenêtres. Je pousse les battants en verre pour laisser entrer l'air frais et vif du début de septembre à Londres, espérant que la vue panoramique sur la ligne d'horizon et les toits en briques de Mayfair calmera le tambourinement de mon cœur.
C'est là que mon univers vacille à nouveau.
Sur le balcon voisin, séparé du mien par une simple balustrade en fer forgé noir, un homme est adossé au garde-corps. En croisant son regard dans la pénombre naissante, je sens une violente boule au ventre me tordre les boyaux. Une panique immédiate, physique, me glace le sang lorsque je repense aux avertissements sombres et aux accès de jalousie possessive dont David a fait preuve quelques heures plus tôt, avant mon grand départ.
C'est Vasco.
Il porte un pantalon de costume noir fluide et une chemise en soie blanche entrouverte, ses cheveux sombres légèrement indisciplinés par la brise. Contrairement à mes craintes, il ne fait pas le détaché. En me voyant apparaître, ses yeux noirs s'allument d'un éclat de prédateur qui reconnaît immédiatement sa proie. Un sourire asymétrique, d'une arrogance pure, se dessine sur ses lèvres magnifiquement dessinées.
— Regardez-moi ça... Le protégé de Fabio daigne enfin faire son entrée, lance-t-il d'une voix traînante, basse, dont le timbre suave résonne sur le balcon.
Il se décolle du garde-corps pour s'approcher lentement de la balustrade de séparation, réduisant la distance entre nous à moins d'un mètre. Ses yeux ne me lâchent pas, me détaillant des pieds à la tête avec une impudeur totale, s'attardant sur mon cou, sur mes lèvres, comme s'il cherche à deviner les secrets de ma nuit. Vasco n'est pas là pour faire de la figuration : il passe immédiatement à l'offensive, me draguant de manière encore plus agressive et poussée que lors de nos brèves rencontres passées.
— J'entends les rumeurs qui courent dans les ateliers cet après-midi, Gaspard, continue-t-il, sa main venant se poser négligemment sur le fer forgé, tout près de la mienne. L'ouverture et la clôture du show ? C'est une opportunité incroyable, je suis vraiment ravi pour toi. Tu as dû te montrer particulièrement... convaincant. Ou alors, c'est que ce corps cache des talents que je n'ai pas encore eu la chance de goûter.
La provocation est directe, brute, formulée avec un aplomb qui me coupe les moyens. Je sens mes joues s'empourprer malgré moi, déstabilisé par son magnétisme animal et la hardiesse de ses propos.
— C'est... c'est le choix du Directeur Artistique, Vasco, réussis-je à articuler, ma voix manquant cruellement d'assurance face à lui.
— Oh, je sais bien, murmure-t-il en se penchant légèrement au-dessus de la grille, son parfum boisé et capiteux traversant l'espace pour venir me troubler le cerveau. En tout cas, le Directeur Artistique ne sait pas ce que c'est que de te manipuler sur un podium. Moi, je le sais. Et laisse-moi te dire une chose, Gaspard : tu es magnifique quand tu es stressé. Cette petite lueur de panique dans tes yeux... ça me donne une envie folle de te briser cette belle assurance. On va passer quinze jours ensemble dans cet hôtel, seuls, sans attache. Je te promets que d'ici la fin de la semaine, ce n'est pas à Burberry que tu penseras quand tu te coucheras le soir. C'est à moi.
Ses mots crus et sa promesse de soumission font grimper la température d'un coup. Il me dévore du regard, utilisant son statut de top-modèle international pour m'écraser de sa superbe, affichant clairement son intention de me récupérer et de me faire céder durant notre séjour londonien.
Avant que je ne puisse trouver une répartie pour le repousser et protéger le souvenir de David, le bourdonnement strident de mon téléphone dans ma poche de jean me fait sursauter. Je le sors d'une main tremblante. L'écran affiche le nom de Fabio.
Je le porte à mon oreille, les yeux toujours plantés dans ceux de Vasco, qui continue de me fixer avec un sourire victorieux.
— Gaspard ? Pas le temps de flâner, la voix de Fabio retentit, sèche et survoltée. Habille-toi. Je repasse te prendre au Connaught dans exactement quarante-cinq minutes. On dîne dans un restaurant privé très sélect de la ville. Le Directeur Artistique, le CEO de la marque et le Directeur du Casting nous attendent. C'est le dîner officiel de bienvenue.
— D'accord, Fabio, je...
— Et prépare-toi psychologiquement, coupe l'agent sans me laisser le temps de placer un mot. Vasco est également de la partie. Vous faites partie de la même agence, vous êtes les deux visages de cette campagne, et ils veulent voir si l'alchimie est toujours la même entre toi et Vasco, comme lors du shooting photos avec Julian. Soyez parfaits. À tout de suite.
Le clic de fin d'appel résonne comme un coup de grâce. Je rabaisse mon téléphone. En face de moi, Vasco devine manifestement la teneur de la conversation. Son sourire s'élargit ; un sourire carnassier.
— On dirait que le destin est de mon côté ce soir, petite chose, souffle-t-il en se reculant lentement vers sa chambre. Va te faire beau. On a un empire à séduire... et un compte à régler ensemble.
Trois quarts d'heure plus tard, la berline nous dépose devant une adresse d'une discrétion absolue, une façade anonyme et élégante dans le quartier chic de Belgravia. À l'intérieur, point de clients bruyants : Burberry privatise un salon feutré, aux boiseries sombres et à la lumière tamisée par des bougies, pour ce qui s'annonce comme un véritable examen de passage.
Le syndrome de l'imposteur m'enserre la poitrine à m'en donner le vertige. Pour un jeune homme qui menait encore une vie ordinaire trois semaines auparavant, se retrouver attablé avec les dirigeants suprêmes d'un empire mondial de la mode est un choc psychologique immense. Pourtant, dès notre arrivée, la stratégie des patrons se met en marche pour humaniser leur piédestal. Le Directeur Artistique, un homme au charisme impressionnant mais d'une politesse exquise, se lève pour me saluer chaleureusement, suivi du CEO et du Directeur du Casting.
— Installe-toi, Gaspard. Ce soir, pas de protocole, pas de stylisme, dit le créateur en me désignant le siège d'honneur à sa droite. Nous voulons simplement boire un verre avec toi, célébrer ton arrivée et te montrer que tu fais désormais partie intégrante de la grande famille Burberry.
Leur but est clair : en me traitant comme un invité de marque trois semaines avant le show, ils cherchent à s'assurer ma confiance absolue et une dévotion totale pour le marathon physique qui m'attend. On me sert un verre de vin blanc d'un grand cru, et pour ce premier repas, les restrictions du nutritionniste ne sont pas encore d'application stricte. Le menu est gastronomique mais équilibré, me permettant de manger normalement, même si je veille scrupuleusement à éviter tout excès pour prouver mon sérieux.
Mais l'agencement de la table est calculé avec une précision diabolique par Fabio. À ma gauche, juste à côté de moi, s'installe Vasco. Nos chaises sont si rapprochées dans l'intimité du salon que mon bras frôle le sien à chaque mouvement.
Le repas se transforme rapidement en un briefing créatif intense, une séance de travail déguisée où les verres se vident et les esprits se détendent. Entre deux plats, le Directeur Artistique se penche vers moi, partageant sa vision avec une passion vibrante.
— Cette saison, Gaspard, la collection rend hommage au punk londonien des années 70, mais profondément revisité avec la noblesse et l'élégance classique anglaise. C'est précisément pour cela que nous t'avons choisi après que Julian nous a montré tes clichés. Tu possèdes ce mélange rare, presque magique : une dureté brute, une force masculine qui vient de la rue, alliée à une élégance naturelle et innée. Tu es le contraste incarné.
J'écoute, fasciné, sentant la pression redescendre d'un cran devant tant de considération. Le créateur profite de ce moment de détente pour aborder le sujet le plus sensible, loin de la panique des coulisses.
— C'est aussi pour cela que le passage central de la collection, le moment où le show bascule, se fait torse nu pour toi. Ce choix est essentiel à ma vision artistique. Je veux montrer la vulnérabilité de la chair brute sous la rigueur des coupes de nos manteaux. Je veux que tu t'appropries cette idée dès ce soir, que tu l'assimiles psychologiquement. Sur le podium, ce corps sera une œuvre d'art.
Pendant que le Directeur Artistique me parle, les dirigeants m'observent en douceur, évaluant ma personnalité au naturel, ma façon de m'exprimer, ma politesse envers les serveurs et ma capacité à gérer une conversation mondaine. C'est le test de socialisation : si j'avais été trop timide, ils m'auraient adjoint un coach en communication pour les futures interviews internationales. Mon attitude semble les rassurer.
Mais à ma gauche, Vasco joue un tout autre jeu, bien plus dangereux et infiniment plus chaud.
Profitant du fait que le CEO et Fabio se lancent dans une discussion animée sur les chiffres prévisionnels de la campagne marketing, Vasco se penche vers moi. Sa cuisse, moulée dans le tissu fin de son pantalon, vient se coller fermement contre la mienne sous la table. Le choc thermique de ce contact direct me fait frémir de la tête aux pieds, mais je n'ose pas me reculer pour ne pas attirer l'attention des patrons.
— Tu entends ce qu'il te dit ? murmure Vasco à mon oreille, son souffle chaud caressant mon lobe tandis que ses yeux brillent de malice. Torse nu... Ils veulent t'exhiber. Et ils ont bien raison. Ta peau sous les projecteurs va rendre le public fou.
Sous la nappe, à l'abri des regards, la main de Vasco se pose sur mon genou. Ses doigts longs et puissants commencent à remonter lentement le long de ma cuisse, exerçant une pression ferme, terriblement tactile, qui m'arrache un frisson intérieur. Je me fige, le souffle court, essayant de me concentrer sur les paroles du Directeur Artistique qui continue de m'expliquer le concept du "Choc des Mondes".
— Le plan marketing de cette saison est basé sur le contraste, explique le créateur en me fixant. Associer une célébrité mondiale ultra-connue comme Vasco à un nouveau visage brut et inconnu comme le tien, Gaspard, va créer un buzz médiatique sans précédent. Vasco apporte la crédibilité, la validation du grand public, l'assurance que tous les projecteurs du monde seront braqués sur nous. Mais toi... tu apportes la nouveauté absolue. Le mystère. Ce côté cool, branché et inaccessible que la pop-culture s'arrache.
Pendant ce temps, la main de Vasco continue son ascension sous la table, ses doigts caressant l'intérieur de ma cuisse avec une audace insensée, frôlant dangereusement mon entrejambe. Le contraste entre le sérieux de la conversation et la drague ouverte, presque prédatrice de Vasco me rend fou. Mon cœur bat à tout rompre, mes muscles se tendant sous l'effet de ce double jeu.
— Justement, glisse Vasco en prenant la parole à haute voix pour s'immiscer dans la conversation avec les patrons, tout en continuant ses caresses clandestines sur ma jambe. Je trouve que la hiérarchie inversée que vous avez imaginée pour ce défilé est une idée de génie.
C'est fantastique que Gaspard ouvre et ferme la marche avec le look principal, et accepter de passer au second plan pour défiler au milieu du show, par exemple pour le passage numéro quinze... C'est un honneur pour moi. Cela montre que je soutiens la jeune création. N'est-ce pas, Gaspard ?
En prononçant ces mots d'une voix parfaitement assurée et professionnelle face au Directeur Artistique, Vasco enfonce ses doigts plus profondément dans la chair de ma cuisse, me pinçant légèrement pour me provoquer. Je dois mordre l'intérieur de mes joues pour ne pas laisser échapper un gémissement de surprise devant les dirigeants.
— Oui... tout à fait, balbutie-je, les yeux larmoyants de tension, fixant mon assiette pour que personne ne remarque le trouble immense qui m'envahit.
Le Directeur Artistique sourit, ravi de cette apparente entente et de la diplomatie dont Vasco fait preuve en coulisses. Pour la marque, flatter l'ego de la star mondiale est crucial pour éviter les tensions de backstage, mais Vasco semble s'en moquer éperdument tant qu'il peut utiliser la situation pour me déstabiliser et me draguer ouvertement.
Lorsque le dessert est servi, Vasco rapproche son visage du mien pour me parler à mi-voix, profitant d'un éclat de rire général à l'autre bout de la table. Sa main glisse de ma cuisse pour venir saisir fermement ma main sous la table, entrelaçant ses doigts aux miens avec une force possessive qui n'a rien à envier à celle de David.
— Tu vois comment ça marche, ici ? me souffle-t-il, ses yeux noirs plantés dans les miens avec une intensité dévorante. Tu as le vêtement principal, tu as les honneurs de l'ouverture, mais sur ce podium, si tu marches avec le dos voûté ou le regard fuyant, ma présence seule au milieu du show va te dévorer tout cru. Tu vas devoir marcher comme si j'étais ton invité, Gaspard, pas ton rival. Mais ce soir, dans cet hôtel... c'est toi qui seras mon invité. Je vois bien comment ton corps réagit à mes mains. Tu as beau essayer de jouer les garçons sages, tu es déjà en train de céder.
Ses paroles pleines d'assurance, sa drague incessante et le contact brûlant de ses mains et de ses cuisses finissent de faire basculer ma soirée dans un chaos sensoriel total. Je me retrouve au centre du plus grand enjeu de la mode mondiale, coincé entre le souvenir brûlant et la voix de David qui résonne encore dans ma tête (« Tu es à moi »), et la présence physique, tactile et provocatrice de Vasco, bien décidée à faire sauter toutes mes barrières avant le grand jour. Le défilé n'a pas encore commencé, mais la guerre psychologique, elle, est bel et bien déclarée.
Le salon privé de Belgravia commence à étouffer sous les effluves de truffe, de bougies parfumées et de diplomatie de haute volée. Pour le Directeur Artistique et le CEO, ce dîner est une réussite totale : ils voient en moi la promesse d'un renouveau, et en Vasco, le parrain idéal pour légitimer mon entrée dans ce monde fermé. Mais pour moi, chaque seconde qui passe est une torture sensorielle. Sous la nappe, la main de Vasco est une empreinte brûlante qui remonte centimètre par centimètre, trouvant les failles de ma résistance à travers le tissu de mon pantalon. Ses longs doigts s'attardent, pressent, frôlent l'interdit avec une audace qui me donne le vertige. Ma respiration devient courte, mes réponses aux dirigeants de la maison se font plus laconiques, presque monocordes, tant l'effort nécessaire pour ne pas tressaillir absorbe toute mon énergie.
Je sens le piège se refermer. Ce n'est plus seulement de la drague, c'est une entreprise de démolition psychologique méticuleusement exécutée par un professionnel du magnétisme. Il veut me prouver, ici même, sous les yeux de ceux qui détiennent mon avenir, que mon corps lui obéit déjà.
N'y tenant plus, sentant une goutte de sueur froide glisser le long de ma colonne vertébrale alors que le sommelier s'approche pour resservir les verres, je saisis l'opportunité d'un rire sonore entre Fabio et le Directeur du Casting.
— Veuillez m'excuser…, dis-je d'une voix que je m'efforce de rendre la plus stable possible en me tournant vers le Directeur Artistique. Le voyage… le décalage… Je reviens dans un instant.
Le créateur me gratifie d'un sourire bienveillant, me faisant signe de prendre mon temps. Je repousse ma chaise, le frottement des pieds sur le tapis feutré résonnant à mes oreilles comme une libération provisoire. En me levant, je refuse de croiser le regard de Vasco, mais je sens pertinemment ses yeux noirs ancrés dans ma silhouette, amusés par ma retraite.
Je traverse le restaurant désert, guidé par les appliques en bronze doré menant au sous-sol. Les toilettes de l'établissement sont à l'image du reste : un sanctuaire de marbre noir, de miroirs biseautés et d'essuie-mains en coton lourd parfumés à la bergamote. Dès que la lourde porte en chêne se referme derrière moi, je me jette sur le grand lavabo. Je rouvre l'eau froide à grands jets, plongeant mes mains tremblantes dans le flux glacé avant de les porter à mon visage. Ma peau est brûlante. Dans le miroir, mes pupilles sont dilatées, mes joues légèrement rosies par la tension et le vin blanc.
— Reste calme, Gaspard. Respire. Tu es fort. Tu gères la situation. Ce n'est qu'un jeu pour lui, me répété-je mentalement, tentant de convoquer l'image de David, sa sévérité protectrice, l'empreinte de ses mains sur mon corps le matin même pour me servir d'ancre.
Un clic sec rompt le silence du marbre.
La porte principale vient de se refermer. Dans le reflet du miroir, je vois la haute stature de Vasco s'avancer avec la lenteur calculée d'un fauve qui n'a nul besoin de courir après sa proie. Sans quitter mes yeux des siens dans la glace, il tend le bras derrière lui et tourne calmement le loquet de cuivre. Verrouillé.
— On fuit la table, petite chose ? murmure-t-il, sa voix basse trouvant une résonance feutrée entre les murs de pierre.
— Vasco, s'il te plaît… les patrons sont juste au-dessus, répliqué-je en me retournant pour lui faire face, le dos calé contre le rebord en marbre du lavabo, les mains agrippées au rebord comme pour m'empêcher de reculer davantage.
Il ignore ma remarque, réduisant l'espace entre nous jusqu'à ce que je puisse sentir la chaleur qui émane de sa chemise en soie blanche. Il s'arrête à quelques centimètres à peine. Son parfum boisé, mêlé à l'odeur du tabac chic et du vin, envahit mes sens. Il lève une main, ses doigts effleurant d'abord le tissu de ma veste Burberry avant de remonter lentement vers mon cou, là où mon pouls bat la chamade, visible à l'œil nu.
— Tu trembles, Gaspard. Et pourtant, Dieu sait que tu essaies de jouer les durs. C'est à cause de ce que le Directeur Artistique a dit ? Cette histoire de défiler torse nu ?
Il penche la tête, son regard glissant sur mes lèvres avant de remonter à mes yeux. Sa main se referme doucement sur ma nuque, une pression ferme mais étrangement veloutée qui me force à garder la tête haute.
— Tu sais ce que j'ai vu quand Julian prenait ces photos de nous à Londres ? continue-t-il d'un ton presque confidentiel, ses lèvres frôlant presque mon oreille. J'ai vu un garçon qui meurt d'envie de lâcher prise. Tu te caches derrière des principes, derrière l'ombre de ce type… David, c'est ça ? Mais la vérité, elle est là, dans la façon dont ta peau réagit quand je m'approche. L'alchimie que Fabio veut voir ce soir ? Elle n'a jamais bougé. Elle est intacte. Et on va leur donner exactement ce qu'ils attendent.
L'intensité de sa drague, cette manière de me bousculer psychologiquement dans un lieu si confiné, me coupe les moyens. Je veux le repousser, je veux lui dire que David me possède entièrement, mais ma bouche est sèche. Mon corps trahit mes pensées les plus farouches : sous sa pression, mes muscles se détendent malgré moi.
— Je ne suis pas ton jouet, Vasco, réussi-je à lâcher dans un souffle de défi qui sonne terriblement fragile.
Il laisse échapper un léger rire, un son chaud qui glisse sur ma peau. Il recule d'un pas, rompant le contact physique mais gardant son regard de prédateur ancré dans le mien. Il déverrouille la porte d'un geste fluide.
— On verra ça plus tard. Retourne là-haut avant que Fabio ne vienne nous chercher. Mais ne l'oublie pas, Gaspard… la nuit est encore longue.
Lorsque je revis l'ambiance tamisée du salon, j'ai l'impression d'avoir passé une éternité sous terre. Je me réinstalle, m'efforçant de lisser mes traits. Vasco me suit deux minutes plus tard, s'asseyant avec une désinvolture parfaite, reprenant sa conversation avec le CEO comme s'il n'avait fait qu'ajuster sa coiffure.
Le reste du dîner n'est qu'une longue mise en scène. Suivant les consignes implicites de Fabio, je me force à jouer le jeu de la connivence avec Vasco pour les yeux des dirigeants. Nous échangeons des sourires de façade, nous commentons les choix musicaux du défilé, et je laisse même Vasco poser son bras sur le dossier de ma chaise pendant le dessert. Pour le Directeur Artistique, le spectacle est total.
— Regardez-les, lance-t-il au CEO en nous désignant d'un geste de la main. C'est exactement ce contraste que je veux. La superbe de Vasco et la tension brute de Gaspard. L'alchimie est flagrante, elle crève les yeux. Le public va être hypnotisé.
Fabio boit du petit-lait, lançant des regards approbateurs qui signifient clairement : « Continue comme ça, tu es en train de gagner ta place au sommet ». Mais à l'intérieur, je me débats. Je me dis que je suis fort, que ce dédoublement de personnalité fait simplement partie du métier, que je saurai tracer la ligne rouge.
Le dîner s'achève enfin vers minuit sur des poignées de mains chaleureuses et des promesses de succès. La berline Burberry nous récupère devant le restaurant. Le trajet vers Mayfair se fait dans un silence de plomb. Fabio, épuisé mais ravi, est de nouveau vissé à son écran, tapant des comptes-rendus d'une main frénétique. À mes côtés, Vasco regarde la nuit londonienne défiler à travers la vitre teintée, son reflet croisant parfois le mien dans le verre noir. Il ne me touche pas, il n'a plus besoin de le faire ; la graine du doute est semée.
La berline s'arrête devant la marquise illuminée du Connaught. Le personnel en livrée nous accueille avec la déférence feutrée des grands palaces. Fabio nous accompagne jusqu'aux ascenseurs, sa voix résonnant une dernière fois dans le hall désert.
— Demain, briefing à huit heures trente dans les salons de l'hôtel avec les stylistes. Pas de retard. Gaspard, tu as été parfait ce soir. Continue de nourrir cette dynamique avec Vasco, c'est de l'or en barre pour la presse. Allez, au lit, les enfants.
Les portes de l'ascenseur se referment, nous laissant monter seuls vers les étages supérieurs. Le silence de la cabine est oppressant, interrompu seulement par le doux murmure de la machinerie. Nous descendons au cinquième étage, marchant sur la moquette épaisse qui étouffe le bruit de nos pas. Ma suite est la 504, la sienne la 502. Les portes sont côte à côte.
Je sors ma carte magnétique, pressé de me réfugier derrière le bois lourd de ma chambre, d'appeler David, de me laver de cette soirée. Mais alors que je m'apprête à insérer la carte, la voix de Vasco s'élève, plus douce, dépouillée de l'arrogance publique qu'il arborait au restaurant.
— Tu ne vas pas réussir à dormir, Gaspard. Pas avec toute cette adrénaline qu'ils t'ont injectée.
Je me retourne. Il est adossé contre le chambranle de sa porte, sa veste de costume jetée sur son épaule, les premiers boutons de sa chemise en soie défaits. Il me fixe avec une lucidité désarmante.
— Viens boire un verre dans ma suite. Juste un dernier pour décompresser. On parle de la structure du défilé, des timings, loin des délires marketing de Fabio. Rien de plus.
Une alarme hurle dans ma tête. L'image de David, sombre et menaçante, surgit immédiatement. « Ne fais pas ça. C'est un piège ». Mais une autre voix, plus insidieuse, murmure en moi : « Tu dois lui prouver que tu n'as pas peur. Si tu refuses, il saura qu'il te déstabilise. Va là-bas, montre-lui que tu es fort, que tu peux le regarder dans les yeux sans fléchir. Sois un homme, pas une proie ». C'est cette fierté mal placée, ce besoin viscéral de me prouver ma propre force morale face au monstre sacré de l'agence qui fait pencher la balance.
— D'accord. Juste un verre. Et on parle du défilé, répondis-je en rangeant ma carte dans ma poche.
Un sourire subtil, presque imperceptible, passe sur ses lèvres. Il pousse la porte de sa suite et s'efface pour me laisser entrer.
La suite de Vasco est encore plus vaste que la mienne, baignée dans une lumière tamisée. Les rideaux de soie sont grands ouverts sur les toits de Mayfair, et une bouteille de cristal contenant un ambre sombre trône sur une table basse en acajou, entourée de deux verres bas.
— Installe-toi, dit-il en se dirigeant vers le bar pour y ajouter quelques glaçons.
Je refuse de m'asseoir sur le grand canapé en velours qui trône au centre de la pièce. À la place, je reste debout près de la cheminée en marbre, les mains croisées derrière le dos, adoptant une posture rigide, presque militaire. Je me répète mon mantra : Je suis fort. Je ne céderai pas. Je contrôle la situation.
Vasco s'approche et me tend un verre. Le tintement du glaçon contre le cristal résonne comme un signal. Je prends une gorgée ; le liquide est chaud, boisé, il me brûle la gorge avant de se diffuser dans mes veines, desserrant un peu la tension qui m'enserre la poitrine.
— Alors, cette marche numéro quinze…, commencé-je, tentant de ramener immédiatement la conversation sur le terrain professionnel. Le Directeur Artistique disait que notre croisement sur le podium devait être millimétré.
Vasco pose son propre verre sur la cheminée, juste à côté du mien. Il ne répond pas tout de suite. Il fait un pas vers moi, brisant à nouveau cette distance de sécurité que j'essaie désespérément de maintenir.
— Tu es fatiguant, Gaspard, souffle-t-il, ses yeux noirs fixés sur les miens avec une intensité dévorante. Tu es là, debout comme un piquet, à me parler de chorégraphie alors que chaque fibre de ton corps est en train de crier autre chose. Tu passes ton temps à te surveiller. Qui essaies-tu de convaincre ? Moi, ou toi-même ?
— Je n'ai rien à te prouver, Vasco. J'ai accepté ce verre pour…
— Pour me montrer que tu es fort, me coupe-t-il avec une acuité terrifiante. Pour te prouver que tu peux résister. Mais le simple fait que tu aies passé le seuil de cette porte montre que tu as déjà perdu la première manche.
Il lève la main et, avant que je ne puisse esquisser un geste de recul, ses doigts viennent se poser sur ma tempe, descendant lentement le long de ma mâchoire pour venir encadrer mon visage. Sa paume est chaude, douce, d'une sensualité presque insoutenable. Je me fige. Tout mon être se scinde en deux : ma tête me hurle de le frapper, de partir, de fuir ce magnétisme animal qui me submerge, tandis que mes muscles, fatigués par des heures de résistance, semblent vouloir s'abandonner à ce contact.
— Tu as une peur bleue de ce que tu ressens quand je te touche, murmure Vasco, son visage s'approchant du mien au point que je peux sentir son souffle sur mes lèvres. Tu penses à David. Tu te dis que tu lui appartiens. Mais David n'est pas là, Gaspard. À Londres, il n'y a que toi, moi, et ce podium qui nous attend.
Son autre main vient se poser sur ma taille, ses doigts s'ancrant fermement dans ma hanche, me tirant doucement mais sûrement vers lui. Le contraste est absolu entre la rigueur morale que j'essaie de maintenir et la capitulation physique qui me guette. Ma tête bascule légèrement en arrière sous sa pression. Ses lèvres ne sont plus qu'à un millimètre des miennes. Je vois le triomphe briller dans ses yeux, cette certitude absolue qu'il va me briser ici et maintenant.
C'est une question de secondes. La tentation est un gouffre noir, immense, qui m'attire avec la force d'un aimant. Je sens mes paupières se lourdir, mes lèvres s'entrouvrir, prêtes à accueillir le baiser qui scellera ma perte et la trahison de tout ce que je suis.
In extremis.
Une étincelle de lucidité sauvage, une bouffée de pure panique mêlée de fierté brute traverse mon esprit. Si je cède maintenant, je ne serai plus jamais Gaspard. Je serai sa chose. Sa conquête de plus sur l'autel de Burberry.
Rassemblant les dernières forces de ma volonté morcelée, je pose mes deux mains à plat sur son torse. J'exerce une poussée ferme, brutale, qui nous sépare de plusieurs centimètres. Le bruit de nos respirations haletantes remplit l'espace. Vasco recule d'un pas, un sourcil levé, la surprise se peignant brièvement sur ses traits magnifiques avant d'être remplacée par une lueur d'amusement encore plus féroce.
Je ramasse mon verre d'une main tremblante, le vide d'un trait et le repose brutalement sur le marbre de la cheminée.
— Merci pour le verre, Vasco, dis-je, ma voix vibrant d'une intensité nouvelle, puisée dans l'énergie du désespoir. On se voit demain. Huit heures trente. Ne sois pas en retard.
Sans lui laisser le temps de répliquer, sans regarder l'expression de son visage, je pivote sur mes talons et traverse la suite d'un pas rapide. Je pousse la lourde porte, sors dans le couloir feutré et ne respire à nouveau que lorsque le loquet de ma propre suite, la 504, se referme derrière moi dans un déclic salvateur.
Je m'effondre contre le bois de la porte, le cœur battant à tout rompre, les mains enfoncées dans mes poches pour masquer leurs tremblements. J'ai tenu bon. In extremis. Mais en regardant le grand lit king-size qui m'attend dans la solitude de ma chambre, je sais que ce n'était que la première escarmouche. La semaine ne fait que commencer, et la guerre psychologique s'annonce dévastatrice.
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