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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Runway à contre-courant — Chapitre 2

22 minutes
8
Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Runway à contre-courant

Chapitre 2

Chapitre 2
Le trajet du retour est une longue dérive contemplative. Calé contre la vitre du TGV, je regarde le paysage urbain se dissoudre pour laisser place aux plaines, puis aux reliefs plus marqués du Jura. Mes lèvres, que j'effleure encore du bout des doigts, semblent garder la mémoire thermique de Vasco. Dans ma poche, sa carte de visite est devenue mon talisman. Je la touche toutes les dix minutes pour m'assurer qu'elle n'a pas disparu.
Quand j'arrive enfin à la ferme familiale, l'accueil des chiens et l'odeur du foin me font l'effet d'un choc. Tout est si calme ici. Mais je n'ai pas le temps de traîner : je dois préparer mes affaires pour la semaine. Le lycée où nous préparons notre BTSA Productions Animales se trouve dans le département voisin. Cette année, pour être plus indépendants, mes deux meilleurs amis et moi avons pris un petit appartement en colocation là-bas.
Une fois mon sac bouclé, je reprends la route. En franchissant le seuil de notre "chez-nous", je sens une pointe de nervosité. Je sais que je ne vais pas pouvoir garder tout ça pour moi bien longtemps.
Le lundi matin, l'air vif de la montagne agit comme un sel de réveil. Mais alors que je marche vers mon centre de formation, je me sens comme un étranger dans ma propre vie. Paris n'est qu'à quelques heures de train, et pourtant, j'ai l'impression de revenir d'une autre galaxie. Mes bottes de sécurité me paraissent soudain plus lourdes que d'habitude.
À peine ai-je franchi le seuil de la cafétéria qu'une voix familière me hèle.
— Alors, le Parisien ! T'as pas été mangé par les rats ou piétiné par la foule ?
C'est Marion. Elle est fidèle à elle-même : une boule d'énergie aux cheveux courts en bataille, avec une éternelle trace de terre sur sa veste de travail. Marion, c'est l'amie franche, celle qui n'a pas sa langue dans sa poche. À côté d'elle, David lève son gobelet de café. David est plus calme, plus observateur, avec un regard perçant qui semble toujours deviner mes pensées. Il est gay lui aussi, ce qui a créé entre nous un lien de compréhension immédiat dès notre rencontre l'an dernier. Ce sont les deux seules personnes à qui j'ai confié mon secret.
— Salut vous deux, je réponds en posant mon sac avec un soupir. Non, je suis entier. Enfin, presque.
— Presque? s'étonne David en fronçant les sourcils. Tu as une tête bizarre, Gaspard. T'as un éclat dans les yeux que je ne te connais pas. Raconte ! T'as vu la Tour Eiffel ?
Je prends une grande inspiration et je m'assois en face d'eux. Le cœur se remet à battre plus vite.
— J'ai vu pas mal de trucs... Mais il s'est passé quelque chose de vraiment étrange. Une rencontre, vraiment bizarre.
Marion se penche aussitôt en avant, les yeux brillants.
— Quel genre d'étrange ? Un vol ? Une agression ?
— Un peu des deux, au début, je commence. Je sortais du métro à Châtelet, j'étais complètement paumé. Un type en costume m'a percuté violemment. Je suis tombé, et mon jean neuf a craqué net au genou. Le type était odieux, il se moquait de mon accent. Je me sentais minuscule. Mais un autre homme est intervenu. Il a fait taire le premier d'une voix... glaciale. Il s'appelle Vasco.
David pose doucement sa tasse, le regard soudain très attentif.
— Vasco ? C'est un prénom particulier. Il était comment ? Quel âge ?
Je sens mes joues chauffer. Je baisse un peu la voix.
— Il est jeune, il a 24 ans. Mais il est impressionnant. Très grand, athlétique. Il portait un long manteau noir magnifique qui devait coûter le prix d'un de nos tracteurs. Il avait un visage hyper bien dessiné, et un regard… David, quand il te fixe, tu as l'impression d'être la seule personne au monde. Il s'est accroupi devant moi, au milieu de la foule. Il a posé sa main sur mon genou déchiré. Je vous jure, j'ai senti une décharge électrique. Sa main était tellement douce... Puis il m'a donné sa carte.
David croise les bras, le front plissé. Il semble réfléchir intensément.
— Attends une seconde, Gaspard. Un mec de 24 ans, à Paris, qui s'arrête pour un inconnu par terre ? C'est... inhabituel. Il t'a dit ce qu'il faisait dans la vie ?
— Il a dit qu'il travaillait dans la "production de contenu visuel pour des marques de mode". On a mangé ensemble le soir même. Il est venu me chercher dans une énorme berline noire avec chauffeur. On est allés dans un restaurant chic où on était les seuls clients. J'ai bien l'impression qu'il avait privatisé l'endroit pour nous deux.
— Privatisé ? souffle Marion, les yeux ronds. Gaspard, tu as mangé avec un millionnaire ou quoi ?
— Je ne sais pas. Il me posait plein de questions sur la ferme, sur le Jura. Il m'écoutait vraiment. Mais dès que je parlais de lui, il restait évasif.
David ne lâche pas l'affaire. Il triture son gobelet, l'air méfiant.
— Un mec de 24 ans qui privatise des restos ? Ça ne colle pas. Et physiquement, tu disais ?
— Cheveux bruns, un peu en bataille mais soignés. Une voix basse, calme. Et ses mains… David, il a des doigts longs, fins, élégants. Quand il a touché mon poignet, j'ai cru que j'allais m'évanouir.
— Et alors ? demande Marion avec impatience. Tu l'as revu ?
Je me rapproche d'eux, la voix tremblante.
— Il est venu à la gare de Lyon hier. Il avait une casquette et des lunettes de soleil, comme s'il se cachait. Et là… sur le quai, il m'a pris par la taille et il m'a embrassé.
Marion pousse un petit cri étouffé, tandis que David écarquille les yeux.
— Un vrai baiser ? demande David.
— Un vrai baiser. Intense. Mais le plus bizarre, c'est quand le train est parti. J'ai regardé par la fenêtre et une foule de gens s'est jetée sur lui. Ils criaient son nom, lui tendaient des carnets, des téléphones. Il signait des trucs super vite, la tête basse. Je n'ai rien compris à ce qui se passait.
Un silence pesant s'installe. David fixe la table, le regard perdu, comme s'il essayait de résoudre une équation impossible.
— Gaspard..., finit-il par dire d'une voix sérieuse. Ton histoire... ce n'est pas normal. Les gens ne sautent pas sur un inconnu dans une gare. S'ils lui tombent dessus comme ça, c'est qu'ils reconnaissent son visage.
David me tend soudain la main, le regard déterminé.
— Tu as sa carte, non ? Donne-la moi. Je veux voir ce qu'il y a écrit exactement.
Je sors fébrilement le petit carton corné de ma poche et je le lui tends. David le saisit. Ses yeux parcourent la carte et, soudain, il se fige. Sa bouche s'ouvre de stupéfaction. Il reste muet, fixant le nom gravé en lettres élégantes : Vasco Solari.
— Putain, mais qu'est-ce qu'il y a ? je lâche, le cœur au bord des lèvres.
David ne répond pas. Ses mains tremblent légèrement alors qu'il attrape son portable. Il tape frénétiquement le nom dans la barre de recherche.
L'air frais du matin dans la cour du centre de formation ne suffit pas à calmer le vertige qui me prend. Autour de nous, le bourdonnement des autres étudiants en BTSA, les rires qui éclatent près des casiers et le bruit des moteurs de tracteurs au loin s'estompent, remplacés par un silence de plomb à notre table de pique-nique en bois. David est pétrifié, le bras tendu, son téléphone vibrant presque entre ses doigts sous l'effet de sa propre fébrilité. Marion, d'habitude si prompte à la plaisanterie, a cessé de mâcher son chewing-gum, les yeux ronds comme des soucoupes.
Moi, je regarde l'écran sans comprendre. Mes bottes de sécurité sont encore couvertes d'une fine pellicule de poussière du hangar de traite de ce matin, créant un contraste absurde, presque violent, avec l'image lumineuse et léchée que je commence à deviner sur le smartphone.
— David... qu'est-ce qu'il y a ? je demande, ma voix, déraillant légèrement sous le coup de l'appréhension. Tu vas finir par le lâcher, ce téléphone ? Tu me fais peur.
David ne répond pas tout de suite. Il déglutit avec peine, ses yeux faisant des allers-retours frénétiques entre la petite carte de visite — ce luxueux morceau de carton noir que je lui ai confié — et l'écran de son appareil. Enfin, il tourne lentement l'écran vers moi, le visage blême.
— Gaspard... tu es le plus gros abruti que la terre n'ait jamais porté, souffle-t-il d'une voix étranglée, où se mélangent une jalousie amère et une admiration sans bornes. Est-ce que tu as la moindre idée de qui est réellement ce « Vasco Solari » ?
Je fronce les sourcils et me penche sur l'écran. La première chose qui me frappe, c'est l'or. Un or éclatant, baroque, presque aveuglant. Une image en haute définition s'affiche : un homme debout devant une villa majestueuse sur les rives du lac de Côme. La peau bronzée, les cheveux sombres parfaitement coiffés en arrière, mais gardant cette petite mèche rebelle que j'ai vue s'agiter sous la pluie à Châtelet. Il porte un costume noir ultra-ajusté, ouvert sur un torse sculptural que la lumière du soleil semble sculpter dans le marbre. Autour de sa taille, une ceinture imposante arbore une tête de Méduse dorée : le logo indissociable de la maison Versace.
— C'est... c'est lui, je murmure, le cœur manquant un battement. Mais il a l'air... différent. Plus dur. Plus froid.
— Différent ? hurle presque David en se levant d'un bond, manquant de renverser son thermos de café. Gaspard, c'est Vasco Solari ! Le supermodel franco-italien que toutes les agences de la planète s'arrachent ! C'est l'égérie mondiale de Versace ! Sa tête est placardée sur des affiches de dix mètres de haut à Milan, New York et Tokyo ! C'est le visage du luxe absolu, et toi, tu l'as rencontré entre deux bouches de métro ?
Marion éclate d'un rire soudain, un rire moqueur qui brise la tension électrisante. Elle se tape la cuisse, pointant du doigt mon air ahuri.
— Non mais je rêve ! dit-elle entre deux esclandres. Le petit Gaspard, futur éleveur, se fait ramasser sur le trottoir par le mec le plus beau de la planète et il ne s'en rend même pas compte ! Dis-moi, mon grand, tu n'as pas pensé une seule seconde à regarder ton téléphone ? À taper son nom sur Google entre deux messages de drague ?
Je sens le rouge me monter violemment aux joues, une chaleur cuisante qui n'a rien à voir avec celle du baiser de la gare.
— Non ! je m'exclame, presque défensif, en jetant un regard nerveux aux autres élèves qui commencent à se diriger vers les salles. On parlait, Marion ! On a passé la soirée à discuter. Il m'écoutait parler de la ferme, du Jura... Il ne ressemblait pas à une star capricieuse. Il était juste... attentionné. Gentil. Je ne sais pas, je voyais bien son nom complet sur la carte, mais pour moi, « Solari », ça ne voulait rien dire ! Je pensais que c'était un mec qui bossait dans les bureaux de la mode, un technicien ou un créatif. Pas... une icône mondiale.
David commence à faire les cents pas sur le bitume de la cour, tripotant nerveusement ses lunettes. Je vois bien qu'il bouillonne. David collectionne les numéros de Vogue comme des reliques. Et là, son meilleur ami, qui confondrait une pièce de haute couture avec un sac à patates, a passé une nuit blanche avec son idole.
— Tu te rends compte de l'improbabilité du truc ? reprend David, sa voix montant dans les aigus. Ce mec est une muse. La muse de Donatella Versace elle-même ! Les gens tueraient pour obtenir un simple regard de lui, et toi, tu as passé des heures à te plaindre qu'il a bousillé ton jean ! Il t'a emmené dans un restaurant vide parce que c'était probablement le seul endroit de Paris où il pouvait espérer ne pas se faire piétiner par une horde de fans !
Je repense au restaurant silencieux, au serveur qui nous traitait comme des rois. Je repense à la berline noire aux vitres opaques. Tout s'éclaire d'une lumière crue, presque effrayante.
— C'est pour ça qu'il avait une casquette et des lunettes noires sur le quai, je réalise tout haut, la voix tremblante. Et la foule à la fin... quand le train a démarré. Ils le traquaient.
David s'arrête net devant moi, me fixant avec une intensité qui me met mal à l'aise.
— Et le baiser, Gaspard ? Il t'a vraiment embrassé devant tout le monde ? Devant les fans et les paparazzi potentiels ?
Je hoche lentement la tête, l'image de ses lèvres sur les miennes revenant me hanter. Maintenant que je savais qui il était, ce souvenir devenait presque irréel.
— Il m'a dit qu'il n'avait pas osé le faire la veille, devant l'hôtel, je confie à mi-voix.
— Il n'a pas osé... répète David en s'effondrant de nouveau sur le banc, le regard vide. Vasco Solari, le mec qui a le monde de la mode à ses pieds, n'a pas osé t'embrasser parce qu'il était intimidé par un étudiant du Jura. C'est le monde à l'envers.
Marion se lève alors que la sonnerie retentit, annonçant le début du cours. Elle vient me tapoter l'épaule, son visage reprenant un air un peu plus protecteur.
— Écoute, le Parisien par accident. Qu'il soit une star internationale ou le fils du voisin, ce mec t'a envoyé des messages toute la matinée pour savoir si tu avais bien dormi. Cette sincérité-là, ça ne s'achète pas, même avec tout l'or de Versace.
Je baisse les yeux sur mes propres mains, rugueuses. Comment est-ce que je pourrais envoyer un nouveau message maintenant ? Chaque mot me semblerait ridicule face à son statut de demi-dieu.
— Regarde encore une chose, dit soudain David en me repassant son téléphone.
C'est une vidéo d'un défilé récent à Milan. Vasco ouvre le show. Il marche avec une puissance animale, le regard sombre, portant un costume brodé d'or qui scintille sous les projecteurs. Il est magnifique, inaccessible. On dirait un prédateur de luxe.
Je ferme les yeux une seconde, et je revois l'autre Vasco : celui qui s'était accroupi sans hésiter dans la crasse de la rue sous la pluie pour ramasser mes affaires.
— Qu'est-ce que je fais maintenant ? je demande à mes deux amis alors qu'on se dirige vers le bâtiment des cours.
— Tu lui réponds, Gaspard, répond Marion. Tu restes toi-même. C'est visiblement ce qu'il est venu chercher chez toi.
— Tu le gardes, ajoute David avec une pointe de sérieux. Parce que des chances comme ça, il n'y en a qu'une seule par éternité. Ne laisse pas la Méduse te pétrifier.
Je sors mon propre téléphone de ma poche en marchant. La discussion est là. Ses messages sont simples, presque banals dans leur tendresse. Mon pouce survole l'écran. L'identité de Vasco Solari changeait tout, et pourtant, le frisson que je ressentais encore en repensant à lui, lui, n'avait absolument pas changé.
La cloche de reprise des cours sonne comme un glas funèbre, vibrant contre les murs de briques du centre de formation. Pour moi, c'est le signal d'une lente descente aux enfers. Alors que nous marchons vers la salle de zootechnie, mes jambes me semblent faites de coton. L'image de Vasco sur l'écran de David — ce Vasco impérial, la mâchoire sculptée, drapé d'or et de soie pour la nouvelle campagne Versace — me percute le cerveau à chaque pas.
Je me sens d'un ridicule atroce. Je regarde mes mains aux articulations marquées, mes ongles que j'ai brossés furieusement ce matin pour effacer les traces du travail à la ferme, et je me demande comment j'ai pu rester assis en face de ce type pendant deux heures sans mourir de honte. Comment ai-je pu lui parler de mes doutes sur l'insémination artificielle ou de mes problèmes de clôture alors qu'il fait la une des magazines à Milan et New York ?
David, lui, est en transe. Il ne me laisse aucun répit, marchant à mes côtés son téléphone dégainé comme une arme, faisant défiler les photos Instagram de Vasco comme s'il récitait un chapelet mystique.
— Non mais regarde ce profil, Gaspard ! On dirait qu'il a été taillé dans du marbre par un dieu italien ! Et toi, tu lui as parlé de quoi hier soir ? Du prix du tourteau de soja ? De la réforme des quotas ? Je vais mourir de honte pour toi, c'est trop pour mon pauvre cœur.
— Tais-toi, David, je supplie, sentant mes oreilles chauffer à tel point que je crains de les voir fumer. Je ne savais pas, je te jure. Je croyais juste qu'il était... un mec de la ville très élégant.
Marion, qui nous suit en sautillant avec une énergie que je lui envie d'ordinaire, me décoche un grand coup d'épaule qui manque de me faire manger le bitume de la cour.
— Très élégant!
Elle est magnifique, celle-là ! Le mec est officiellement l'homme le plus sexy de l'année selon la presse spécialisée et Gaspard nous sort qu'il est "élégant". T'as vraiment le sens de l'euphémisme, mon vieux !
Une fois installés au fond de la salle, derrière nos grands bureaux en bois griffonné, je sors mon téléphone en tremblant. Le professeur commence à projeter un diaporama soporifique sur l'amélioration génétique des bovins, mais mon esprit est à mille lieues de là. Je fixe la bulle de conversation vide. Je dois lui écrire. Je dois crever l'abcès avant de devenir fou.
Mes doigts hésitent. Je tape, j'efface, je recommence. David, assis juste à côté de moi, est littéralement collé à mon épaule. Il penche la tête de façon totalement indécente pour lire chaque lettre que je saisis en temps réel.
— Cher Monsieur Solari...
Non ! Gaspard, arrête tout de suite ! On dirait que tu écris à ton banquier pour un découvert ! se moque-t-il dans un murmure qui nous vaut un regard noir du prof.
Je l'ignore, le visage cramoisi, et finis par envoyer un texte que je juge "correct", bien que chaque mot me semble peser une tonne :
— Salut Vasco. Je viens d'arriver en cours... Mes amis m'ont montré qui tu étais vraiment. Je t'avoue que je suis sous le choc et très intimidé. Pourquoi ne pas m'avoir dit que tu étais un mannequin aussi connu ? J'ai l'impression d'avoir été un peu ridicule à te parler de ma vie ici alors que tu es l'égérie de Versace. Je ne sais plus trop quoi te dire.
— C'est beaucoup trop poli, siffle David à mon oreille. Tu aurais dû ajouter "PS : Je suis disponible pour un shooting en bottes et boxer de luxe".
— David, ferme-la ou je t'assomme avec mon classeur de gestion, je grogne, le visage désormais rouge pivoine.
Pendant vingt minutes d'une agonie silencieuse, rien. Le professeur parle des index de croissance, mais je n'entends qu'un bourdonnement. Soudain, mon téléphone vibre contre ma cuisse. Une onde de choc me parcourt l'échine.
— Il a répondu ! chuchote Marion depuis le rang de devant, se retournant complètement au mépris total des règles de la classe.
Ce n'est pas un texte. C'est une onde sonore. Un message vocal. De sept secondes. David manque de me piquer l'appareil des mains.
— Écoute-le ! ordonne-t-il, les yeux brillants. Maintenant !
— Pas ici ! On va se faire virer !
— Mets ton écouteur, on se colle contre toi, décide Marion en s'approchant dangereusement de mon bureau.
Je branche fébrilement mes écouteurs. David en prend un, je garde l'autre. Marion colle son oreille contre la mienne, créant un amas de têtes compact sous le bureau de David. Je lance la lecture. D'abord, un petit rire. Un rire cristallin, un peu rauque, qui semble sortir tout droit d'un rêve. Puis sa voix, ce mélange de français parfait et de soleil italien qui me donne des frissons :
— Gaspard... pardonne-moi. Je ne voulais pas te mentir, je voulais juste être un inconnu pour une fois. C'était tellement agréable que quelqu'un ne sache pas qui je suis... ça me faisait un bien fou d'être juste Vasco à tes yeux. Surtout venant d'un beau gosse comme toi, j'avais peur que tu ne sois plus naturel si tu savais. Ne sois pas intimidé, per favore. Le baiser de la gare, c'était pour le vrai Gaspard.
Le silence qui suit est assourdissant. Je reste figé, les yeux fixés sur le schéma d'une vache laitière au tableau, mais je ne vois que son sourire. Il m'a appelé "beau gosse". Vasco Solari, l'homme qui côtoie les plus grandes stars mondiales, m'a trouvé à son goût.
David retire l'écouteur avec une lenteur dramatique, comme s'il venait de toucher une relique sacrée. Son visage est décomposé par un mélange de choc et de pure jalousie.
— Il a dit... "beau gosse". Il a dit ça avec son accent de rital à tomber par terre. Gaspard, je te déteste. Je te déteste officiellement de toutes les fibres de mon être. Ma vie n'a plus aucun sens après ça.
— Oh la la ! siffle Marion en étouffant un fou rire derrière sa main. Gaspard est devenu une véritable tomate ! Regardez-le ! Le petit gars de la campagne a fait craquer l'icône de Milan ! C'est le scoop du siècle !
— Arrêtez... je murmure, cherchant à me cacher derrière mon sac de cours. C'est impossible. Il doit se foutre de moi. C'est forcément un pari, ou un truc de gens riches qui s'ennuient.
— Un pari? intervient David, soudain plus sérieux, bien qu'il n'arrête pas de me donner des petits coups de coude. Tu as entendu sa voix ? Il était d'une sincérité désarmante, Gaspard. Il avait l'air... soulagé. Tu te rends compte de la pression qu'il doit avoir ? Et là, il tombe sur un mec authentique qui ne veut pas son argent ni sa gloire, juste parce qu'il l'a aidé à se relever. C'est un conte de fées version haute couture.
Le cours dure encore une heure et demie. Une heure et demie durant lesquelles David ne me laisse pas une seconde de répit. Comme il est assis à côté de moi, il passe son temps à me murmurer des questions absurdes, à moitié jaloux, à moitié fasciné : "Tu crois qu'il porte des boxers Versace ?", "Demande-lui s'il connaît les sœurs Hadid", "S'il t'invite à Milan, je me cache dans ta valise, c'est clair ?".
À chaque fois, je sens mon visage s'empourper davantage. Je suis incapable de prendre une seule note cohérente. Je repense à ma maladresse à Paris, à mes mains qui tremblaient quand j'ai pris sa carte. Je me trouve tellement "plouc" à côté de lui. Comment est-ce que je vais pouvoir assumer ça ?
À la sortie du cours, David m'attrape par le bras alors que nous marchons vers le bâtiment de biologie.
— Écoute, Gaspard. Tu vas lui répondre. Et tu vas rester "correct" mais arrête de t'excuser d'exister. Le mec t'a embrassé sur un quai de gare devant ses fans. Ce n'est pas rien.
— Mais David, regarde-moi ! je m'exclame en désignant mes vêtements de travail et ma veste un peu usée. On ne vit pas sur la même planète. Lui, il boit du champagne à Milan, moi je vais curer les étables en stage demain matin à l'aube !
— Justement ! intervient Marion en rigolant. C'est ça qui l'excite ! L'odeur du foin et l'authenticité, c'est le nouveau Chanel n°5 pour lui !
Je soupire, à la fois amusé et totalement terrifié. Je sors mon téléphone et regarde à nouveau la photo de profil de Vasco. C'est un portrait en noir et blanc, d'une beauté à couper le souffle. Je n'arrive toujours pas à intégrer que cet homme-là attend un message de ma part.
— Qu'est-ce que je fais, David ? je demande, une dernière fois, l'air suppliant.
David me regarde, et pour la première fois de la journée, sa jalousie s'efface devant une amitié sincère. Il pose une main sur mon épaule.
— Tu profites, Gaspard. Tu arrêtes de réfléchir et tu profites de ce qui t'arrive. Parce que si tu ne le fais pas, je jure que je te pique ton téléphone et que je lui envoie une photo de toi en train de dormir la bouche ouverte.
Je ris malgré moi, bousculé par mes deux amis, tout en sentant dans ma poche le poids de cette carte de visite qui, décidément, pesait bien plus lourd que n'importe quel lingot d'or.
Fin du chapitre 2.
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Chapitre 3
Depuis le Jura, Gaspard observe sa vie tranquille d'étudiant en élevage basculer dans l'irréel. Le mannequin Vasco Solari, star mondiale, vient de faire une déclaration à cinq millions de spectateurs en direct — et tout le monde cherche à savoir de qui il parle. Gaspard, lui, sait. Mais entre ces deux univers que tout sépare, le désir qui s'est allumé à Paris peut-il survivre à la distance, à la lumière crue de la célébrité ?
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