Fiction
Gays
Orientation principale dans ce chapitre
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Runway à contre-courant — Chapitre 18
Certifiée écrite par un humain
D'après nous ce texte a été rédigé par un humain
Auteur
Runway à contre-courant
Chapitre 18
Chapitre 18
Le moteur de la berline noire ronronne de manière presque imperceptible. Confortablement installé sur la banquette en cuir souple, je regarde les paysages de la périphérie de Besançon défiler à travers les vitres teintées. À ma gauche, David est assis, massif, le regard fixé sur ses propres mains, un peu intimidé par le luxe silencieux du véhicule. En face de nous, sur les sièges inversés, Fabio est là. Toujours impeccable dans son costume gris, il consulte sa tablette d'un air concentré avant de la ranger d'un geste sec dans son attaché-case. Je sens un nœud serré au creux de mon estomac. Malgré la douceur des suspensions, j'ai la nausée. Le stress des derniers jours, l'affiche géante Burberry, l'appel de la veille… tout se bouscule dans ma tête. Je n'ai pas faim, pas du tout. L'idée même d'avaler quoi que ce soit me donne des frissons de dégoût.
— Nous arrivons, annonce Fabio d'une voix calme qui tranche avec l'ambiance lourde. J'ai pensé qu'un cadre serein nous ferait du bien avant le grand saut de demain.
La voiture s'engage dans une allée majestueuse, bordée d'arbres centenaires, et s'arrête devant le Château de la Dame Blanche. Le domaine est impressionnant, mêlant vieilles pierres et modernité. Un maître d'hôtel nous accueille et nous guide immédiatement vers la grande verrière d'inspiration victorienne. L'espace est baigné de lumière, offrant une vue panoramique et spectaculaire sur le parc arboré où la brume matinale finit de se dissiper. C'est magnifique, presque irréel pour le fils d'éleveur que je suis, mais les parois de verre me donnent l'impression d'être un animal exposé dans un vivarium.
Nous nous installons autour d'une table ronde, nappée de blanc. Le serveur dépose les menus avec une déférence millimétrée. Je jette un œil aux intitulés des plats gastronomiques, mais les mots s'embrouillent. David, lui, redresse la tête, essayant de masquer son malaise derrière une moue détachée.
Fabio pose ses mains à plat sur la table, fixe David, puis me regarde. Son ton change. Il n'est plus seulement l'agent pressé, il devient le chef d'orchestre d'une stratégie de crise.
— Gaspard, je sais que tu n'as pas d'appétit, dit-il avec une bienveillance teintée d'exigence. Mais bois un peu d'eau. On a besoin de forces. Et aujourd'hui, on met les cartes sur table.
Il se tourne ensuite délibérément vers David. À ma grande surprise, son regard n'est pas condescendant. Il ne le traite pas comme un simple spectateur ou un poids mort, mais comme son premier adjoint, son allié le plus précieux.
— David, commence Fabio en le fixant droit dans les yeux. Regarde-moi. Gaspard est en train de traverser un véritable tsunami. La machine Burberry s'est mise en route, et elle est immense. D'ici quelques jours, le monde entier va vouloir lui voler son image, son intimité, un morceau de sa vie. Les paparazzis, les fans, les médias… ils vont tous se ruer sur lui. Et dans ce tourbillon, il y a un piège. Le luxe, les paillettes, les faux-semblants. Toi, tu es le seul qui le connaît vraiment. Tu connais le garçon de la campagne, l'étudiant, l'homme derrière le mannequin. Il va avoir cruellement besoin de toi pour rester terre-à-terre, pour ne pas perdre la tête. Tu es son ancre, David. C'est une responsabilité énorme. Si tu paniques, il coule. Si tu restes fort, il sera fort.
David accuse le coup. Je vois ses épaules imposantes se tendre, sa mâchoire se crisper, mais ses yeux brillent d'une lueur de fierté brute. Il jette un regard vers moi, pose sa main lourde et chaude sur ma cuisse, sous la table, et la serre fermement. Ce contact me fait un bien fou.
— Je ne paniquerai pas, répond David d'une voix basse, presque caverneuse. Je suis là pour lui. Depuis le début.
— Je sais, reprend Fabio en hochant la tête. C'est pour ça que nous allons fixer les règles de sécurité à deux. Tous les deux, vous allez devoir apprendre à interagir en public pour vous protéger. À partir de maintenant, dans les zones à risques — les aéroports, les abords des hôtels, les rues commerçantes — il est strictement interdit de se tenir la main ou de s'embrasser. Ce n'est pas pour cacher votre amour, comprenez-le bien. C'est parce que les paparazzis ne cherchent qu'une chose : le "scandale", l'exclusivité, une faille dans l'intimité pour la revendre au prix fort à des tabloïds. Une photo de vous deux dans une posture intime, et votre vie privée devient un bien public. On ne leur donnera pas ce plaisir.
— Je sais, reprend Fabio en hochant la tête. C'est pour ça que nous allons fixer les règles de sécurité à deux. Tous les deux, vous allez devoir apprendre à interagir en public pour vous protéger. À partir de maintenant, dans les zones à risques — les aéroports, les abords des hôtels, les rues commerçantes — il est strictement interdit de se tenir la main ou de s'embrasser. Ce n'est pas pour cacher votre amour, comprenez-le bien. C'est parce que les paparazzis ne cherchent qu'une chose : le "scandale", l'exclusivité, une faille dans l'intimité pour la revendre au prix fort à des tabloïds. Une photo de vous deux dans une posture intime, et votre vie privée devient un bien public. On ne leur donnera pas ce plaisir.
Le serveur apporte les entrées — des assiettes graphiques et parfumées — mais aucun de nous deux ne touche à ses couverts. L'ambiance est trop sérieuse. Fabio enchaîne sans laisser de répit, abordant le point le plus critique :
— Passons au protocole « Réseaux Sociaux ». David, les journalistes et les internautes les plus obsessionnels vont fouiller ton passé, ton présent, tes moindres publications pour trouver des photos compromettantes ou des indices. On doit faire le grand nettoyage. Sors ton téléphone, s'il te plaît.
David hésite une seconde, plonge la main dans la poche de son jean et pose son smartphone sur la nappe. Fabio lui demande d'ouvrir ses applications. Ensemble, sous l'œil attentif de l'agent, ils passent en revue ses comptes Instagram, TikTok et Facebook. D'un geste méthodique, Fabio lui montre comment basculer le moindre profil en mode privé.
— Voilà, continue Fabio d'un ton gentiment mais fermement direct. À partir de maintenant, la consigne est stricte : tu ne postes plus aucune photo de lui, plus aucune photo de vous deux, ni même du salon de votre futur appartement. Rien. Un simple détail en arrière-plan, une forme de bâtiment, une vue spécifique par la fenêtre, et cela suffit pour que des communautés de fans traquent et trouvent votre adresse exacte en moins de deux heures. On verrouille tout. Le silence numérique est votre meilleure armure.
J'écoute Fabio, le cœur battant la chamade. La réalité de ce qui m'attend me frappe de plein fouet. Je me tourne vers Fabio, la gorge sèche :
— Tu... tu as parlé d'un appartement sécurisé à Londres pour la Fashion Week, et d'un autre ici ?
— Oui, répond Fabio en me fixant. J'ai trouvé un appartement totalement sécurisé pour toi, avec un accès privé et un parking souterrain à l'abri des regards. Et pour réduire ton stress, la meilleure solution est d'y intégrer David. Tu as besoin de ton ancre près de toi. Du moins... si tu le veux, Gaspard. Car pour que cela fonctionne, il faut de la clarté. Et nous devons aborder un sujet brûlant. Vasco.
— Oui, répond Fabio en me fixant. J'ai trouvé un appartement totalement sécurisé pour toi, avec un accès privé et un parking souterrain à l'abri des regards. Et pour réduire ton stress, la meilleure solution est d'y intégrer David. Tu as besoin de ton ancre près de toi. Du moins... si tu le veux, Gaspard. Car pour que cela fonctionne, il faut de la clarté. Et nous devons aborder un sujet brûlant. Vasco.
Le nom tombe comme un couperet au milieu de la verrière victorienne. Le silence qui suit est assourdissant. La main de David sur ma cuisse se fige, la pression devenant presque douloureuse. Mon sang se glace. Je baisse les yeux sur mon assiette intacte, le visage brûlant de honte et de confusion.
— Fabio... je... je ne sais pas encore, balbutie-je, les larmes aux yeux. Tout va trop vite. Je suis complètement perdu. Je ne sais pas si je dois choisir entre David et Vasco. Mon cœur et mon corps sont écartelés. Vasco m'a ouvert les portes de ce monde, il me protège à sa manière, mais David... David c'est ma vie, c'est ma peau.
David lâche un léger grognement, mais il ne crée pas de scène devant Fabio. L'agent nous observe tous les deux, analysant notre langage corporel avec une lucidité clinique.
— Je ne te demande pas de résoudre tes sentiments aujourd'hui, Gaspard, dit doucement Fabio. Mais sache que cette situation est une bombe à retardement. Pour l'instant, on se concentre sur la logistique et la sécurité. Le déjeuner se termine. On y va.
Le moteur de la berline ronronne à nouveau lorsque nous quittons le domaine du Château de la Dame Blanche. Le déjeuner s'est achevé dans une atmosphère étrange, suspendue entre le luxe des assiettes à peine touchées et le poids des révélations de Fabio. À mes côtés, David garde les yeux fixés sur le paysage jurassien qui défile à toute vitesse. Sa main, lourde, chaude, est solidement ancrée sur ma cuisse droite, juste au-dessus du genou. À chaque accélération du chauffeur, sa pression se fait plus intense, comme s'il cherchait à s'assurer que je ne vais pas me volatiliser à travers la vitre teintée. En face de nous, Fabio s'est réinstallé sur son siège inversé. Il ne consulte plus sa tablette. Il nous observe en silence, le menton appuyé sur son index levé, analysant les moindres tressaillements de nos visages avec une lucidité qui me glace le sang.
L'ambiance dans l'habitacle est saturée de non-dits. Le nom de Vasco flotte encore dans l'air comme une traînée de poudre prête à s'enflammer. Je me sens nauséeux, le cœur battant à un rythme irrégulier qui me fatigue les côtes. Le contraste entre ma veste de coton froissée et le cuir impeccable des sièges me rappelle à chaque seconde l'absurdité de ma situation. Vingt-et-un ans, étudiant en élevage, et me voilà traité comme une marchandise de haute valeur que l'on transporte sous haute sécurité.
Soudain, la berline ralentit légèrement à l'approche d'un grand axe qui contourne la ville. Je tourne mécaniquement la tête vers la vitre, et mon cœur s'arrête net.
Là, sur le bord de la route, dominant le trafic et s'élevant vers le ciel gris, un grand panneau publicitaire affiche notre image en format monumental. C'est la campagne Burberry. La photo de Julian est immense, brutale, d'une sensualité presque indécente au milieu de ce paysage routier banal. Mon corps y apparaît à moitié nu, ruisselant d'eau douce, tandis que la silhouette massive de Vasco me surplombe sur cette plage de sable fin, ses yeux plantés dans les miens avec une faim de prédateur. Le slogan « Heritage Reborn » barre le bas de l'affiche dans un style épuré.
Une vague de panique pure me submerge. Mes mains se mettent à trembler contre mes genoux, l'habitacle de la berline me semble soudain manquer d'air. C'est moi. Mon visage, mon corps exposés au regard de milliers d'automobilistes qui passent ici chaque jour. David jette un œil dehors, sa mâchoire se crispe instantanément au point que ses tempes se dessinent sous sa peau, et sa main sur ma cuisse se serre jusqu'à me faire mal. En face, Fabio suit mon regard, un sourire satisfait et glacial étirant ses lèvres fines.
— Tu vois, Gaspard ? rompt enfin Fabio d'une voix feutrée mais parfaitement timbrée. La tempête est déjà là. Ce panneau n'est que le premier d'une longue série. Le stress te ronge, je le vois à la pâleur de tes joues et à la rigidité de ton cou.
La voiture s'engouffre enfin dans les rues de Besançon, grimpant vers le quartier de la Boucle.
— Nous allons faire une halte à la suite d'hôtel que j'ai réservée pour nous en plein centre-ville, continue l'agent. C'est un espace discret, neutre, où nous allons poser les bases de ce qui t'attend demain à Londres. Si tu montes dans l'avion dans cet état de fragilité, la Fashion Week va te broyer en moins de vingt-quatre heures.
David tourne lentement la tête vers l'agent, le regard noir.
— Quel genre de bases, Fabio ? Il a déjà signé votre contrat, il a accepté de partir. Vous voulez lui bourrer le crâne avec quoi d'autre ?
Fabio ne s'offusque pas du ton agressif de David. Au contraire, son sourire professionnel ne le quitte pas.
— Je ne veux pas lui bourrer le crâne, David. Je veux lui apprendre à survivre. Et par extension, je veux t'apprendre à l'aider. Tu as accepté d'être son ancre, n'est-ce pas ? Alors il est temps de voir si tu as les épaules pour supporter le poids de la chaîne.
La berline se gare dans une cour intérieure pavée, dissimulée derrière une lourde porte cochère en bois sombre. Le chauffeur descend instantanément pour nous ouvrir la portière. L'air extérieur, vif et chargé d'une humidité automnale, me fouette le visage dès que je pose le pied sur les pavés. Je remonte le col de mon sweat, cherchant inconsciemment à m'y cacher, l'image du grand panneau publicitaire encore gravée derrière mes paupières. David me colle immédiatement, son épaule massive heurtant la mienne dans un geste de protection instinctif. Fabio nous guide à pas rapides vers un exécutif d'escalier dérobé qui mène au premier étage d'un hôtel particulier transformé en établissement de prestige.
La suite de Fabio est à son image : minimaliste, froide, mais d'une élégance redoutable. De grandes fenêtres à crémone donnent sur la rue des Granges, mais de lourds rideaux de lin gris atténuent la lumière du jour. Au centre du vaste salon, les meubles d'époque côtoient un design contemporain épuré. Un grand bureau en chêne noirci occupe un angle, totalement dégagé de toute paperasse. Seuls un ordinateur portable ultrafin et un carnet de cuir y sont posés. Contre le mur opposé, un canapé profond en velours sombre semble nous attendre.
— Installez-vous, dit Fabio en désignant le canapé d'un geste de la main tout en retirant sa veste de costume grise pour la suspendre à un cintre.
David s'assoit le premier, son corps imposant s'enfonçant dans le velours. Il m'attire aussitôt contre lui. Je me laisse faire, épuisé par le choc visuel de la route, me nichant presque sous son bras, mes côtes pressées contre son flanc. Je sens la chaleur de son torse qui irradie à travers son vêtement, le rythme régulier et rassurant de sa respiration. Nos jambes s'emmêlent, nos corps se soudent pour ne former qu'un seul bloc face à l'agent qui reste debout au milieu de la pièce, les manches de sa chemise blanche légèrement retroussées sur ses avant-bras.
Fabio s'approche lentement, s'arrêtant à deux mètres du canapé. Son regard va de David à moi, s'attardant sur la façon dont les doigts de mon colocataire se nouent autour de ma hanche, marquant son territoire avec une force tranquille.
— Regardez-vous, commence Fabio, sa voix devenant plus grave, plus solennelle. Vous êtes jeunes, vous êtes beaux, et vous vibrez d'une tension qui se lit sur votre peau. C'est magnifique dans l'intimité d'une chambre. Mais dans la rue, face aux objectifs, cette proximité est une cible. La machine Burberry va démarrer demain matin, et je vous le dis avec la plus grande gravité : elle est immense, elle est aveugle, et elle est d'une violence inouïe. Ça va aller vite, très vite. Les clichés de Julian font déjà le tour des rédactions. Dès que ton pied touchera le sol de Londres, Gaspard, ton visage n'appartiendra plus tout à fait à toi-même.
Je sens un frisson me parcourir l'échine. David resserre sa poigne sur ma hanche, ses muscles se tendant sous le tissu de son jean.
— Les gens, les tabloïds, les internautes sur les réseaux sociaux vont essayer de comprendre qui tu es, continue Fabio en fixant mes yeux. Ils vont fouiller ton passé, ton village, tes études. Et ils vont tomber sur David. Ils vont essayer de vous séparer, de créer des histoires, de broder des rumeurs infâmes pour vendre du clic ou faire grimper les audiences. Si vous laissez la moindre faille s'ouvrir entre vous, s'ils sentent que vous doutez, ils s'engouffreront dedans et ils vous détruiront. Mais si vous fermez la porte aux rumeurs, si vous restez soudés dans cet appartement londonien que j'ai loué pour vous, ils ne pourront rien contre vous. Vous serez une forteresse.
Fabio fait un pas de plus, se penchant légèrement vers nous. Son visage, habituellement si contrôlé, s'adoucit d'une bienveillance inattendue, bien que teintée d'une immense gravité.
— Je motiverai et je protégerai ta carrière, Gaspard. C'est mon métier, c'est mon rôle, et je le ferai avec une efficacité chirurgicale. Mais toi...
Il tourne son regard noir et perçant directement vers David, l'index pointé vers son torse massif.
— Toi, tu protèges l'homme. Tu protèges son cœur, son esprit, sa santé mentale. Tu es celui qui doit le ramener à la terre quand les projecteurs lui feront tourner la tête. Tu es son refuge. On fait équipe tous les trois ? C'est la seule condition pour que cette aventure ne se termine pas en drame.
David me regarde. Je lève les yeux vers lui, mes lèvres tremblantes légèrement. Dans ses yeux sombres, je vois passer un mélange de terreur et d'une détermination sauvage, celle du garçon de la campagne qui refuse de laisser le loup approcher de son troupeau. Il prend une grande inspiration, sa poitrine se gonflant contre mon épaule, et hoche la tête en fixant Fabio.
— On fait équipe, lâche-t-il d'une voix sourde, indiscutable. Je ne le laisserai pas tomber. Jamais.
— Bien, dit Fabio en se redressant immédiatement, reprenant son attitude de manager pragmatique. Alors commençons tout de suite. Le plus grand danger pour Gaspard dans les jours à venir, ce ne sont pas les défilés, c'est la rue. C'est la panique physique qui te saisit, Gaspard, dès qu'un smartphone se braque sur toi. Pour évacuer cette peur des agressions et des objectifs anonymes, nous allons faire un petit exercice de rôle, ici même, dans cette suite.
— Bien, dit Fabio en se redressant immédiatement, reprenant son attitude de manager pragmatique. Alors commençons tout de suite. Le plus grand danger pour Gaspard dans les jours à venir, ce ne sont pas les défilés, c'est la rue. C'est la panique physique qui te saisit, Gaspard, dès qu'un smartphone se braque sur toi. Pour évacuer cette peur des agressions et des objectifs anonymes, nous allons faire un petit exercice de rôle, ici même, dans cette suite.
Je me redresse sur le canapé, le cœur recommençant à cogner. David fronce les sourcils, méfiant.
— Un jeu de rôle ? demandé-je, la voix un peu enrouée.
— Exactement. Un exercice pratique pour vous apprendre à faire bloc, à ne former qu'un seul élément indissociable face à l'intrusion.
— Exactement. Un exercice pratique pour vous apprendre à faire bloc, à ne former qu'un seul élément indissociable face à l'intrusion.
Fabio recule de quelques pas, saisit son smartphone sur le bureau et se positionne face à nous, à l'autre bout de la pièce. Son expression change instantanément. Le manager poli disparaît pour laisser place à une attitude agressive, envahissante. Il courbe légèrement le dos, avance vers nous d'un pas rapide, le bras tendu, l'écran de son téléphone braqué sur mon visage comme une arme.
— Gaspard ! Gaspard, regarde ici ! C'est vrai que tu couches avec Vasco ? Dis-nous un mot sur la campagne Burberry ! Une photo, Gaspard, juste une photo pour mes abonnés !
L'imitation est si réaliste, la voix si pressante que je me tasse instinctivement contre le dossier du canapé, mes mains se tendant en avant pour masquer mon visage. La panique me submerge instantanément, me ramenant à la sensation d'étouffement que j'ai ressentie en voyant ce panneau publicitaire géant sur la route.
— Stop ! coupe Fabio en reprenant sa posture normale. Tu vois, Gaspard ? Tu te caches, tu recules, tu adoptes une posture de victime. C'est exactement ce qu'il ne faut pas faire. Si tu montres ta peur, le paparazzi ou le fan lourd va insister, il va se rapprocher, il va se nourrir de ta détresse. C'est là que la technique du "Bouclier" intervenant. David, lève-toi.
David se lève d'un bond, sa haute stature dominant la pièce. Il se place devant le canapé, les poings serrés, prêt à en découdre.
— Non, pas comme ça, le recadre Fabio en s'approchant pour repositionner le corps de David. Tu n'es pas là pour te battre. Si tu frappes un photographe ou si tu lui arraches son téléphone, c'est toi qui finis en garde à vue, et c'est la carrière de Gaspard qui s'arrête net sur un scandale de violence. Tu dois être un mur de béton, pas un bélier.
Fabio attrape David par les épaules, le faisant pivoter.
— Gaspard, lève-toi et place-toi à côté de lui.
Je m'exécute, mes jambes étant encore un peu floues. Je me tiens debout aux côtés de mon colocataire, mes muscles frémissants de tension.
— Voilà la technique, explique Fabio en se plaçant derrière nous pour ajuster nos mouvements. Lorsque vous marchez dans la rue et que la situation devient pressante, toi, David, tu marches un pas devant lui, ou juste à côté, ton corps imposant masquant le sien au maximum. Tu lèves le bras — comme ceci — non pas pour menacer, mais pour bloquer l'angle de la caméra si besoin. Tu crées une barrière visuelle entre l'objectif et le visage de Gaspard.
Fabio prend la main de David et la positionne à hauteur de mon épaule, créant un écran de chair et de muscles.
— Vous ne parlez pas aux gens, continue Fabio d'une voix ferme qui résonne dans la pièce silencieuse. Vous ne vous énervez pas, peu importent les insultes ou les provocations qu'ils vous lancent pour vous faire réagir. Vous marchez d'un pas rapide, régulier, les yeux fixés droit devant vous, vers la voiture ou la porte du bâtiment. Et si vraiment ils se montrent trop insistants, s'ils te posent des questions directes sur lui, sur votre couple, toi, David, tu ne t'arrêtes pas. Tu réponds juste, d'un ton sec, neutre, sans aucune agressivité : "Laissez-nous passer, merci". Rien de plus. Pas un mot de plus. C'est toi le garde du corps de son cœur, David. Je m'occupe du reste, de la sécurité légale et des flics s'il le faut. Mais dans l'instant présent, c'est toi son armure.
David assimile les consignes. Je sens son bras se détendre légèrement, adoptant une rigidité protectrice qui me rassure. Il tourne la tête vers moi, son regard plongeant dans le mien.
— On réessaie, annonce Fabio en reprenant son rôle d'agresseur à l'autre bout de la pièce.
Il lève à nouveau son téléphone, avance vers nous en criant des phrases provocantes, simulant la cohue d'une rue londonienne. Cette fois, David n'attend pas que je recule. D'un mouvement fluide, il glisse sa masse corporelle devant moi, son bras gauche se levant pour masquer mon visage tandis que sa main droite s'ancre fermement dans mon dos pour me guider, m'entraînant vers l'avant. Sa présence massive occulte totalement la vision de Fabio et de son écran menaçant.
— Laissez-nous passer, merci, prononce David d'une voix de basse, monocorde, puissante, qui coupe instantanément les cris de l'agent.
— Excellent ! s'exclame Fabio en baissant son téléphone, un vrai regard de satisfaction brillant dans ses yeux. C'est exactement ça. Vous avez fait bloc. Gaspard était protégé, David est resté maître de ses nerfs, et le message était clair. Vous commencez à comprendre la dynamique.
— Excellent ! s'exclame Fabio en baissant son téléphone, un vrai regard de satisfaction brillant dans ses yeux. C'est exactement ça. Vous avez fait bloc. Gaspard était protégé, David est resté maître de ses nerfs, et le message était clair. Vous commencez à comprendre la dynamique.
Je lâche une grande inspiration que je ne savais pas avoir bloquée dans mes poumons. Je m'appuie une seconde contre le dos de David, mes mains agrippant le tissu de sa chemise. La sensation de sécurité qui émane de lui à cet instant est indescriptible.
— Mais l'entraînement en chambre a ses limites, reprend Fabio en jetant un coup d'œil à sa montre de luxe. Il est quinze heures. L'après-midi est bien avancée, et les rues du centre-ville de Besançon sont pleines de monde en ce moment. C'est dimanche, les familles et les promeneurs profitent de leur week-end. C'est le moment idéal pour passer à la phase deux.
Un nœud de glace se reforme instantanément dans mon estomac. Je regarde Fabio, les yeux écarquillés.
— La phase deux ? répété-je, une note de panique perçant ma voix.
— Nous allons faire un exercice en conditions réelles, dans le centre-ville de Besançon, annonce Fabio avec une assurance tranquille qui m'épouvante. L'affiche Burberry est placardée depuis ce matin sur les grands panneaux de la région. Je veux voir si les gens te reconnaissent déjà, Gaspard. Et surtout, je veux tester tes réactions physiques face au regard de la foule.
— Vous êtes malade ! s'insurge David en faisant un pas vers Fabio. Il est à moitié en train de faire une crise d'angoisse et vous voulez le jeter en pâture dans la rue des Granges comme un produit de foire ?
— Ce n'est pas un produit de foire, David, c'est un mannequin Burberry sous contrat exclusif, réplique Fabio d'un ton coupant qui ne souffre aucune contestation. Et s'il doit paniquer, je préfère que ce soit ici, sous ma surveillance, plutôt que demain sur Regent Street devant cinquante photographes professionnels qui ne lui feront aucun cadeau. Alors mettez vos vestes. On descend.
— Nous allons faire un exercice en conditions réelles, dans le centre-ville de Besançon, annonce Fabio avec une assurance tranquille qui m'épouvante. L'affiche Burberry est placardée depuis ce matin sur les grands panneaux de la région. Je veux voir si les gens te reconnaissent déjà, Gaspard. Et surtout, je veux tester tes réactions physiques face au regard de la foule.
— Vous êtes malade ! s'insurge David en faisant un pas vers Fabio. Il est à moitié en train de faire une crise d'angoisse et vous voulez le jeter en pâture dans la rue des Granges comme un produit de foire ?
— Ce n'est pas un produit de foire, David, c'est un mannequin Burberry sous contrat exclusif, réplique Fabio d'un ton coupant qui ne souffre aucune contestation. Et s'il doit paniquer, je préfère que ce soit ici, sous ma surveillance, plutôt que demain sur Regent Street devant cinquante photographes professionnels qui ne lui feront aucun cadeau. Alors mettez vos vestes. On descend.
Le trajet en ascenseur jusqu'au hall de l'immeuble se fait dans un silence de plomb. Mes mains sont moites, mes jambes me semblent faites de coton. Je sens le stress physique monter en moi, une chaleur poisseuse qui me grimpe le long du cou malgré la fraîcheur du hall en pierre de taille. Avant de franchir la lourde porte vitrée qui donne sur la rue piétonne, Fabio nous retient d'un geste de la main. Il se place devant moi, son regard se plantant dans le mien avec une intensité de prédateur lucide.
— Écoute-moi bien, Gaspard. Voilà les règles du test. On va juste marcher sur deux pâtés de maisons, pas plus. On descend la rue jusqu'à la place du Huit-Septembre, et on revient. Je serai juste derrière toi avec David. Tu vas ressentir les regards, c'est inévitable. Ton visage commence à tourner partout sur les réseaux à cause de cette campagne d'affichage. Ton but aujourd'hui, ce n'est pas d'être parfait. C'est de tester tes réactions, de comprendre ce qui se passe dans ton corps quand la foule te fixe. Si quelqu'un t'aborde, une seule règle : tu appliques notre phrase réflexe, celle que nous allons répéter à l'instant. Et si tu paniques vraiment, si tu sens que tu perds pied, tu me fais un signe de la main droite et on coupe tout, on rentre immédiatement dans la suite. C'est clair ?
Je hoche la tête, incapable de décrocher un mot. Ma gorge est tellement nouée que j'ai l'impression d'avoir avalé du sable.
— Répète la phrase réflexe, Gaspard, insiste Fabio.
Je prends une inspiration laborieuse, essayant de me souvenir des mots.
— Bonjour... Merci beaucoup... mais je suis contractuellement obligé de garder le secret pour Burberry. Prenez soin de vous.
— C'est ça, dit Fabio avec un hochement de tête approbateur. Le ton doit être poli mais ferme, professionnel. Ça coupe court à toute discussion sans être agressif. David, tu restes collé à lui, mais tu le laisses marcher un pas devant pour qu'il s'expose. Tu n'interviens que si la situation physique dérape. On y va.
— C'est ça, dit Fabio avec un hochement de tête approbateur. Le ton doit être poli mais ferme, professionnel. Ça coupe court à toute discussion sans être agressif. David, tu restes collé à lui, mais tu le laisses marcher un pas devant pour qu'il s'expose. Tu n'interviens que si la situation physique dérape. On y va.
Fabio pousse la porte vitrée. Le bruit de la ville nous percute de plein fouet : le brouhaha des conversations, les pas sur les pavés, le tintement lointain du tramway sur les rails de la rue de la République. Le ciel de Besançon est d'un gris de plomb, mais l'air vif ne suffit pas à calmer l'incendie qui ravage mes sens.
Dès les premiers mètres sur le trottoir, le déroulement de l'exercice commence à me peser sur les épaules. Au début, nous marchons simplement. J'essaie de caler mon pas sur celui de David, qui marche juste à ma gauche, sa présence massive étant mon seul point d'ancrage dans ce cauchemar éveillé. Très vite, la confrontation aux regards devient une entité physique, pesante, presque douloureuse. Un premier groupe d'adolescents s'arrête net devant une vitrine, leurs yeux se fixant sur mon visage avant de redescendre vers mon sweat, puis de remonter avec une expression de surprise incrédule. Plus loin, une femme d'un certain âge, assise à la terrasse d'un café malgré la fraîcheur, suspend son geste, sa tasse de café s'arrêtant à mi-hauteur tandis que son regard me suit avec une insistance presque indécente.
Je sens le poids de tous ces yeux anonymes se poser sur ma peau comme autant de brûlures. Le stress physique monte d'un coup, violent, incontrôlable. Mes battements de cœur résonnent jusque dans mes oreilles, ma respiration se fait courte, saccadée. Instinctivement, mon corps adopte ses vieux réflexes de défense : je voûte les épaules, je rentre la tête dans le cou, je commence à marcher beaucoup trop vite, les yeux obstinément rivés sur les jointures des pavés humides pour fuir l'environnement.
Soudain, la voix basse et tranchante de Fabio murmure juste derrière mon oreille droite, son pas s'étant calé à un millimètre du mien.
— Redresse-toi, Gaspard. Immédiatement. Ne fuis pas leur regard, ne regarde pas le sol comme si tu avais commis un crime. Relève le menton, regarde au-dessus de leurs têtes, fixe l'horizon ou les toits des immeubles s'il le faut. Tu n'es pas un voleur qui se cache. Tu es chez Burberry, bordel. Marche comme si cette putain de rue t'appartenait, comme si chaque pavé avait été posé pour toi. C'est ça, l'attitude. Redresse ces épaules.
Les mots de Fabio agissent comme une décharge électrique le long de ma colonne vertébrale. Je me redresse d'un coup, forçant mes omoplates à se resserrer. Je lève les yeux, fixant la flèche de l'église Saint-Pierre au bout de la rue. À ma gauche, je sens la main de David qui se glisse discrètement sous la manche de mon sweat pour m'attraper le poignet, ses doigts serrant ma peau avec une fermeté rassurante, me transmettant sa force brute.
Nous arrivons à l'angle de la rue des Granges et de la place du Huit-Septembre quand l'étape B de l'exercice se déclenche de manière brutale. Un groupe de trois jeunes filles en goguette est arrêté près de la fontaine. L'une d'elles me fixe depuis plusieurs secondes, son téléphone déjà tenu à bout de bras. Soudain, ses yeux s'écarquillent, elle donne un coup de coude violent à ses amies en pointant l'index vers moi.
— Oh mon dieu, regardez ! C'est lui ! C'est le mec du grand panneau publicitaire sur la route de Gray ! crie-t-elle, sa voix perçant le brouhaha de la place.
Sans nous laisser le temps de réagir, le groupe s'avance rapidement vers nous, barrant presque le passage sur le trottoir étroit. La fille au téléphone enclenche l'appareil, l'objectif brillant braqué directement sur mes yeux à moins d'un mètre de distance.
— Hey ! Salut ! C'est toi le mec qui tourne partout sur TikTok depuis ce matin ? C'est vrai que tu es la nouvelle star de Burberry ? Tu t'appelles comment ? On peut faire un selfie ?
Le premier réflexe qui me saisit est une panique pure, animale. Mon cerveau se vide instantanément de toute pensée logique. Je me fige sur place, les pieds comme coulés dans le béton des pavés. Ma bouche s'entrouvre, mais seul un bafouillage informe en sort.
— Je... non... je ne sais pas... je...
Je cherche à faire demi-tour, à m'enfuir en courant vers la ruelle sombre que nous venons de dépasser, mon corps tout entier tendu vers la fuite. C'est à cet instant précis que le rôle de David devient crucial. Sa main quitte mon poignet pour venir s'ancrer fermement sur mon bras gauche, sa poigne puissante me maintenant en place sans aucune brutalité, mais avec une autorité absolue qui m'empêche de sombrer dans l'hystérie. Son regard sombre croise le mien pendant une fraction de seconde, un regard d'une intensité folle qui semble me dire : Je suis là. Respire. Tu peux le faire.
Encouragé par ce contact physique, par cette ancre massive qui refuse de me laisser dériver, je prends une immense inspiration, gonflant mes poumons de l'air frais de Besançon. Je force ma voix à descendre dans les graves, essayant de retrouver le ton pro que Fabio a exigé dans la suite. Je fixe la fille, non pas son écran, mais ses yeux, et je tente de sortir la phrase apprise par cœur.
— Bonjour ! Merci... merci beaucoup pour votre intérêt... mais je suis contractuellement obligé de garder le secret pour Burberry pour le moment. Prenez score de vous !
Le dénouement est presque instantané. Dès que le mot "Burberry" s'échappe de mes lèvres avec une certaine fermeté, les trois filles se figent, impressionnées par la formule juridique et le ton étonnamment professionnel qui tranche avec mon allure de jeune mec en sweat. La fille baisse lentement son smartphone, ses amies se regardant avec des yeux ronds, un sourire intimidé aux lèvres.
— Ah... d'accord... désolée de t'avoir dérangé ! En tout cas, l'affiche sur la route est vraiment incroyable ! Bonne chance ! lance la première avant de reculer sagement avec son groupe, nous laissant le passage totalement libre. Elles n'insistent pas, intimidées par la barrière invisible que je viens de dresser entre elles et moi.
— On fait demi-tour, maintenant, ordonne Fabio d'une voix basse mais dynamique derrière nous. Le test est concluant. Retour à l'hôtel.
— On fait demi-tour, maintenant, ordonne Fabio d'une voix basse mais dynamique derrière nous. Le test est concluant. Retour à l'hôtel.
Nous rebroussons chemin à pas rapides. Je ne regarde plus personne, mais mes épaules restent droites, guidées par la main de David qui ne quitte plus mon bras. Dès que nous franchissons à nouveau la porte cochère de l'établissement et que le battant en bois sombre se referme dans un claquement lourd, nous coupant du reste du monde, le débriefing commence.
La tension physique retombe d'un coup, si violente que mes genoux fléchissent pour de bon. Je m'adosse contre le mur en pierre du hall sécurisé, glissant lentement pour me retrouver assis sur les marches de l'escalier de style Directoire. Je suis totalement essoufflé, haletant lourdement comme si je venais de courir un marathon de plusieurs heures, la sueur collant mes cheveux sur mon front malgré la fraîcheur du lieu.
Fabio s'arrête devant moi, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de costume noir. Il m'observe un long moment en silence, analysant ma performance avec sa lucidité clinique habituelle, mais une vraie bienveillance adoucit ses traits.
— Tu vois, Gaspard ? Tu as survécu, commence-t-il d'un ton calme, presque didactique. Au début de la marche, tu as complètement paniqué. Tu as voûté les épaules, tu marchais la tête basse comme si tu essayais de te cacher. C'était désastreux. Si un vrai paparazzi t'avait vu ainsi, il t'aurait traqué sur trois kilomètres pour obtenir la photo de ta détresse. Mais quand cette fille t'a abordé, quand tu as pris cette inspiration et que tu as sorti la phrase pour Burberry, ta voix était droite, ton ton était impeccable. C'est exactement ça que je veux voir de ta part à Londres. Tu as désamorcé la situation en dix secondes grâce à un mot professionnel. C'est la preuve que ma méthode fonctionne. Par contre...
Fabio lève un index sévère devant mon visage.
— Tu as commis une erreur technique importante. Tu as trop regardé l'objectif de la fille qui te filmait au début de l'interaction. Tu as cherché l'écran des yeux. La prochaine fois, tu ignores totalement l'objectif. Tu fixes les yeux de la personne, ou tu regardes droit devant toi. L'écran ne doit pas exister pour toi. Tu as compris ?
Je hoche la tête, reprenant peu à peu mon souffle. L'intérêt de cette scène me saute soudain aux yeux. En appliquant ses conseils, en voyant la réaction de ces filles qui ont reculé face à ma phrase réflexe, je me rends compte que je ne suis plus obligé d'être la victime impuissante de la rue ou du choc d'avoir vu mon visage sur ce grand panneau publicitaire routier. Je peux reprendre le contrôle. Je commence à comprendre que je peux passer du statut de simple gamin de la campagne dépassé par les événements à celui de professionnel de la mode capable de gérer son image.
David s'accroupit immédiatement devant moi sur les marches de l'escalier. Sa silhouette massive occulte la vision de Fabio, recréant notre bulle d'intimité. Ses bras puissants s'enroulent autour de mon corps tremblant, m'attirant fermement contre son torse chaud. Il enfouit son visage dans le creux de mon cou, soufflant une respiration brûlante contre ma peau sensible. Pendant toute la marche, il est resté serré contre moi, il a pu voir de ses propres yeux à quel point la situation est lourde, à quel point ce monde est une jungle invisible qui cherche à me dévorer. Ses mains caressent mon dos avec une tendresse infinie, me serrant à en avoir les côtes douloureuses.
— T'as été super, Gaspard, murmure-t-il d'une voix vibrante d'une fierté brute, d'une intensité sans concession. Je suis tellement fier de toi. T'as assuré comme un chef face à ces filles. Tu as sorti tes mots, t'as pas fléchi. Putain, c'est énorme ce que tu viens de faire. Je serai là à chaque pas, je te le promets.
Je referme mes bras autour de son cou, fermant les yeux pour savourer ce moment de sécurité totale entre ses bras. La tempête Burberry nous attend demain à l'aube, mais pour cet après-midi, dans la pénombre de ce hall bisontin, la forteresse que nous formons tous les trois vient de poser ses premières pierres.
Fin du chapitre 18.
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