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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Runway à contre-courant — Chapitre 34

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Ce qui retient, c'est le contraste saisissant entre l'immensité du monde que Gaspard est en train de conquérir et le vide qu'il ressent une fois la porte de la suite refermée. La voix narrative sait tenir deux tonalités à la fois : le vertige du succès et le poids de ce qui reste en suspens. On aime la façon dont le récit laisse les questions ouvertes sans jamais forcer la réponse.

Runway à contre-courant

Chapitre 34

La stridulation électronique du téléphone déchire la pénombre de la suite royale à la vitesse d'un couperet. Je papillonne des yeux, désorienté, le corps lourd et l'esprit encore embrumé par les vapeurs de la nuit. L'écran de mon iPhone projette une lueur blanche agressive qui me brûle la rétine.
05:00.
Le nom de Fabio s'affiche en lettres capitales, clignotant comme une alerte d'urgence. Je glisse un doigt tremblant sur l'écran, la voix enrouée, brisée par la fatigue.
— Allô… ?
— Gaspard ! Debout ! tonne la voix survoltée de Fabio à l'autre bout du fil, sans même prendre la peine de dire bonjour. Pas le temps de traîner. Ta journée commence maintenant. Tu dois être opérationnel et impeccable à l'agence pour 6h30 précises. Un chauffeur privé est en bas de l'hôtel, il vient te chercher à 6h pile. Tu as exactement une heure pour te doucher, te raser et avaler un truc. Bouge-toi !
Avant que je ne puisse aligner trois mots pour protester, il raccroche. Je repose le téléphone sur la table de chevet, le souffle court, sentant déjà la pression du milieu de la mode s'abattre sur mes épaules.
C'est alors qu'un mouvement fluide et chaud déplace les draps de soie derrière moi. Deux bras puissants s'enroulent autour de ma taille, me ramenant fermement contre un torse sculpté. Vasco. Sa respiration chaude vient caresser ma nuque alors qu'il commence à me déposer de petits baisers lents, brûlants, tout le long de mes cervicales et sur le haut de mon dos. Ses lèvres s'attardent sur ma peau encore sensible de nos ébats de la veille, tandis que ses mains descendent doucement sur mes hanches, prolongeant la possession charnelle de la nuit.
Je frissonne, tiraillé entre l'urgence du réveil et la tentation de me perdre à nouveau dans son lit. Je me retourne finalement dans ses bras pour lui faire face. Le visage de Vasco est à quelques centimètres du mien, ses yeux sombres à moitié clos, magnifiques dans la pénombre de l'aube. Il sourit doucement, un sourire intimiste, presque possessif, loin de l'image de la star des podiums, puis il plonge pour m'embrasser. C'est un baiser langoureux, qui goûte encore au péché et à la sueur de la veille.
Lorsqu'il se détache, son regard descend sur mes lèvres puis remonte dans mes yeux.
— Tu dois te lever, c'est ça ? murmure-t-il d'une voix rauque, sa main remontant pour caresser ma mâchoire.
Je lâche un faible soupir, le cœur battant à tout rompre.
— Oui… C'est Fabio. J'ai une énorme journée de débriefing à l'agence. Ils disent que c'est capital pour mon avenir.
Vasco laisse échapper un léger rire grave, me serrant une dernière fois contre lui avant de relâcher sa prise.
— La machine est lancée, piccolo. Vas-y. Fais ce que tu as à faire.
Je m'extirpe des draps glacés par l'air de la pièce, le corps courbaturé, et je me dirige vers la salle de bain pour me laver à la hâte. L'eau chaude me réveille tant bien que mal, chassant les dernières traces de sommeil mais pas la confusion mentale qui me ronge. Quand je sors de la douche, une serviette autour de la taille, Vasco est assis sur le bord du lit, sa silhouette parfaite se découpant dans la lumière naissante du jour. Il se lève, s'approche de moi et me dépose un ultime baiser sur le front, ses lèvres restant ancrées un instant contre ma peau.
— À ce soir, piccolo, me dit-il avec une assurance tranquille.
À 6h00 pile, je passe les portes de l'hôtel. Le froid matinal de Londres me fouette le visage. Une berline noire aux vitres teintées m'attend sur le bas-côté. Le chauffeur, un homme en costume sombre, m'ouvre la portière avec déférence et me tend un grand gobelet de café brûlant.
— Pour vous, Monsieur. Direction l'agence.
Je le remercie d'un signe de tête et me glisse à l'arrière. En observant les rues de Londres défiler à travers la vitre, je réalise l'absurdité de ma situation. Il y a encore quelques semaines, j'étais un inconnu. Aujourd'hui, je roule en voiture de luxe vers un rendez-vous qui va sceller mon destin, avec le sperme d'une icône de la mode encore frais dans l'esprit et le fantôme de mon copain de province qui me hante le cœur.
Lorsque j'entre dans la salle de conférence de l'agence mère à Londres, l'ambiance est électrique, digne d'un quartier général en temps de guerre. Au centre de la pièce trône une immense table en acajou. Autour de cette table, je prends place au centre, l'estomac complètement noué par le trac, tandis que Fabio, mon agent principal et booker, arpente déjà la pièce comme un lion en cage. À nos côtés se tient Maître Andrew Harrison, l'avocat en chef de l'agence, qui est entouré de dossiers particulièrement épais. Enfin, le tableau est complété par la présence en visioconférence, sur un écran géant HD, des directeurs de nos agences partenaires stratégiques. On y retrouve en direct le directeur de l'agence Elite basée à Milan ainsi que la directrice de l'agence Next basée à New York, tous connectés malgré le décalage horaire.
Fabio frappe dans ses mains pour ouvrir la séance. Son regard est braqué sur moi, brillant d'une ambition féroce.
— Messieurs, Gaspard est là. Commençons. Après le coup d'éclat mondial chez Burberry, la donne a totalement changé. Gaspard n'est plus un simple débutant qu'on teste. C'est le mannequin que toute la planète s'arrache. Le baiser avec Vasco et le passage dénudé ont créé un séisme sur les réseaux. Les serveurs de l'agence ont failli sauter. L'objectif d'aujourd'hui est simple : planifier sa tournée internationale Milan/New York comme un véritable plan de bataille militaire. Pas de place à l'improvisation.
L'écran géant s'illumine sur le bureau de Milan. À l'écran, Marco, le directeur de l'agence Elite, ajuste ses lunettes de créateur et prend la parole d'une voix théâtrale.
— Buongiorno, Gaspard. En Italie, tu t'en doutes, la mode n'est pas une simple industrie. C'est une affaire de grandes familles, de tradition, d'élégance pure et, surtout, de sensualité brute.
Il clique sur sa tablette, faisant apparaître des fenêtres à l'écran.
— Le positionnement : Le "Sex-Appeal" ténébreux. Suite à ton passage chez Burberry, les plus grandes maisons italiennes ont immédiatement flashé sur toi. Versace, Gucci, Dolce & Gabbana, Prada... Ils ne veulent pas du petit blond angélique. Ils veulent l'homme qui a embrassé Vasco sur le podium. À Milan, on va capitaliser à 100% sur ton physique athlétique, tes abdos et ton magnétisme sexuel. Tu vas incarner l'idéal de la beauté latine et provocante.
Fabio intervient immédiatement, coupant Marco :
— Justement, parlons de la stratégie. Gaspard ne fera pas la queue avec les autres mannequins de sa catégorie. Vu son statut d'égérie Burberry, nous mettons en place la stratégie des castings fermés Tu n'attendras pas des heures dans les couloirs avec deux cents autres mecs. Tu es invité directement dans les salons privés des créateurs italiens, derrière des portes closes, pour des rendez-vous exclusifs en tête-à-tête.
— Exactement, reprend Marco depuis l'agence Elite. Concernant ton planning, tu passeras exactement quatre jours en Italie. C'est court, et c'est volontaire. L'agence a sélectionné seulement deux ou trois défilés maximum pour toi. Pas un de plus. On ne veut pas que ton visage soit surexposé ou banalisé. Tu ne feras que les plus grands shows, et uniquement aux meilleures places : soit tu feras l'ouverture du défilé soit tu feras la fermeture. Tu dois être l'événement de la Fashion Week de Milan.
L'écran bascule ensuite sur New York. Sarah, la femme d'affaires au regard acéré qui dirige l'agence Next, apparaît à l'écran depuis Manhattan. L'ambiance change du tout au tout : ici, on ne parle pas d'art, on parle de business de masse.
— New York se déroulera un peu plus tard pour les collections croisières, commence-t-elle d'une voix rapide et directive. Mais tout se prépare aujourd'hui car le marché américain est un monstre commercial ultra-agressif. Si tu réussis à New York, Gaspard, tu deviens millionnaire en un claquement de doigts.
Elle se tourne vers l'avocat assis à côté de moi.
— Maître Harrison, où en est-on pour les papiers ?
L'avocat de l'agence ajuste ses dossiers et prend la parole d'un ton monocorde mais rassurant :
— Le Visa O-1, l'urgence légale. Pour travailler légalement aux États-Unis et toucher tes cachets, Gaspard a impérativement besoin du visa O-1, destiné aux "individus aux capacités extraordinaires". Normalement, l'obtenir prend des mois de procédures administratives complexes. Mais j'ai utilisé le buzz mondial du défilé Burberry. J'ai joint au dossier les millions de vues sur TikTok, les articles de Vogue, du New York Times, et les rapports d'impact numérique du scandale. Grâce à ce raz-de-marée médiatique, les services d'immigration américains ont traité le dossier en priorité absolue. Le visa est accepté immédiatement. Tu es en règle.
Sarah hoche la tête depuis les bureaux de Next, visiblement satisfaite.
— Parfait. Parlons de ton image là-bas. Le positionnement sera : "The British Sensation". Les Américains ont besoin d'un storytelling magique, d'une histoire à la Cendrillon pour s'attacher à un profil. On va te survendre dans les médias comme le « petit gars de la rue londonienne devenu le nouveau roi de la mode ». Ils vont adorer ce côté "success-story" instantanée.
Elle tape sur son clavier pour faire défiler des contrats financiers vertigineux.
— À New York, on oublie un peu les défilés, on passe aux choses sérieuses : les contrats de Cosmétiques et de Parfum. C'est là que se trouvent les très gros sous. Nous t'avons déjà programmé des rendez-vous secrets avec des géants mondiaux de la beauté, notamment les divisions parfums de Calvin Klein et de Tom Ford. L'objectif final de cette tournée américaine avec Next est de te décrocher un contrat d'exclusivité de trois ans comme visage d'un parfum mondial. On parle de millions de dollars à la clé, Gaspard.
Je sens le vertige me gagner. Les chiffres s'alignent, alignant des zéros que mon esprit n'arrive même pas à concevoir.
— But be careful, me prévient Sarah, le regard planté dans le mien à travers l'objectif. Tu vas entrer dans ce qu'on appelle le "Media Circus". À New York, tu ne vas pas juste poser. Tu vas faire des plateaux télé, tu es attendu sur le tapis rouge de soirées privées ultra-sélects à Manhattan au milieu des stars de cinéma. Tu dois impérativement travailler ton anglais tous les jours d'ici là. Tu dois être souriant, accessible, et d'un professionnalisme à toute épreuve. Le public américain veut consommer de l'American Dream, tu dois lui en donner.
La visioconférence se coupe enfin après deux heures de discussions intenses. L'avocat rassemble ses papiers et quitte la pièce, nous laissant en tête-à-tête, Fabio et moi. Mon agent s'assoit en face de moi, pose ses coudes sur la table et me fixe intensément. C'est le moment de vérité.
— Bon. Maintenant que les autres sont déconnectés, on va garder les pieds sur terre, Gaspard. Regarde ça.
Il fait glisser un document vers moi. C'est mon nouveau relevé de compte prévisionnel.
— L'argent. En l'espace de trois semaines, ta valeur financière sur le marché de la mode a été multipliée par cinquante. Les cachets que proposent Milan et New York pour ta simple présence sont tout simplement vertigineux. Tu vas gagner en un mois ce que tes parents mettent une vie entière à économiser. L'agence va ouvrir un compte de gestion de patrimoine pour toi. Cet argent va être placé, sécurisé et géré par nos courtiers. Tu n'y touches pas pour faire n'importe quoi, on construit ton empire.
Il marque une pause, puis tape soudainement du poing sur la table, me faisant sursauter.
— Mais il y a un prix à payer, Gaspard. La fatigue et ta santé. Le rythme qui t'attend va être absolument infernal. Tu vas enchaîner les décalages horaires, les vols de nuit, les séances photo de dix heures sous des projecteurs brûlants, et les soirées mondaines où tout le monde — je dis bien tout le monde — voudra se prendre en photo avec toi, te toucher, te parler. Ta priorité absolue à partir d'aujourd'hui, c'est ton corps et ton sommeil. Tu es une machine de course, maintenant. Si tu craques mentalement à Milan, si tu pètes un plomb ou si tu fais un burn-out, New York s'effondre et ta carrière est finie avant d'avoir commencé. Tu as une équipe de nutritionnistes, de coachs et d'assistants avec toi. Utilise-les. Ne joue pas au héros.
Le silence retombe sur la pièce. Je regarde la pile de contrats internationaux posée devant moi. Mon stylo tremble légèrement entre mes doigts, mais j'appose ma signature en bas de chaque page, paraphant mon abdication complète à ce nouveau monde.
Le retour à l'hôtel se fait dans le même mutisme. Le chauffeur me dépose devant l'entrée de la suite en début d'après-midi. Quand je pousse la porte, Vasco n'est pas là. Sa veste a disparu, me laissant seul avec le vide immense de la pièce et le silence assourdissant de ma conscience.
Je m'assois sur le bord du lit, la tête entre les mains. Le décalage entre la fureur de la réunion et la solitude de ma vie privée est violent. Mon téléphone est posé sur le matelas. Je le fixe pendant de longues minutes. David.
Je prends une profonde inspiration et je lance l'appel. Ça sonne. Une fois. Deux fois. Trois fois... Puis je tombe inévitablement sur sa messagerie vocale. Sa voix enregistrée, calme, familière, résonne dans le haut-parleur et me serre la gorge. Au signal sonore, je me lance, la voix tremblante :
— David… c'est moi. S'il te plaît, ne raccroche pas si tu écoutes ce message… Je t'en supplie. Je sais que tu es en colère, je sais que mon silence et tout ce qui se passe ici te font du mal. Je suis complètement perdu, David. Ma vie est en train de devenir une folie furieuse, tout va trop vite autour de moi, je signe des contrats pour le monde entier et je perds complètement pied. Mais je ne veux pas te perdre, tu entends ? Je t'aime, et l'idée que tu tires un trait sur nous me détruit. C'est… c'est tellement dur de concilier les choses. Je suis écartelé entre deux réalités, entre la douceur de nos repères en province et le magnétisme de ce qui me retient ici… Au fond de moi, je n'arrive pas à me résoudre à éteindre cette étincelle pour revenir en arrière, mais je refuse de sacrifier ce que nous avons construit. Je voudrais que tu comprennes que ce que je traverse est d'une intensité folle, que les repères se brouillent, et que… ma peau et mon cœur n'arrivent plus à s'aligner sur une seule et même promesse. Je n'ai pas la force de renoncer à ce vertige, mais j'ai un besoin viscéral de savoir que tu es toujours là. Rappelle-moi, s'il te plaît. Juste pour que j'entende ta voix. Je t'aime.
Je raccroche d'un coup sec, le cœur au bord des lèvres, réalisant à quel point mon message laisse transparaitre l'impossible vérité : je les veux tous les deux.
Épuisé, vidé de toute force psychologique, je me laisse tomber en arrière sur le lit. Mes yeux se fixent sur le plafond blanc de la suite londonienne, tandis que les visages de David et de Vasco se bousculent dans mon esprit, alors même que le monde entier attend que je vienne le conquérir.
Trois coups sourds et mesurés contre le bois lourd de la porte me font sursauter. Je lâche mon téléphone, qui s'enfonce dans le drap de soie. Mon cœur rate un battement. Un instant, la panique me siphonne l'esprit : et si c'était David ? Une absurdité, bien sûr. David est à des centaines de kilomètres d'ici, embourbé dans notre routine provinciale.
Je me lève, la gorge encore nouée par le message que je viens de laisser sur sa messagerie, et j'ouvre la porte.
Vasco est planté sur le seuil. Ses cheveux sombres sont légèrement décoiffés par le vent londonien, et son manteau en laine noire est déboutonné, révélant un pull en cachemire col roulé qui moule sa carrure. Il me jette un regard aiguisé, presque magnétique, qui balaie instantanément la solitude de la pièce. Il n'a pas besoin d'attendre une invitation. Il entre, l'assurance incarnée, et referme la porte derrière lui d'une simple pression du talon.
Avant même que je ne puisse placer un mot, il fait un pas rapide vers moi. Ses mains puissantes s'ancrent fermement à l'arrière de ma nuque, ses doigts s'emmurant dans mes cheveux encore humides de la douche. Il incline ma tête et fond sur mes lèvres. C'est un baiser profond, impérieux, d'une sensualité brute qui me coupe instantanément le souffle. Sa bouche s'attarde, possessive, balayant mes doutes d'un simple mouvement de lèvres.
Lorsqu'il se détache enfin de moi, son regard ombre descend sur mon visage avant de se planter dans mes yeux. Une aura de luxe et d'élégance pure émane de lui.
— Tu as une mine de déterré, piccolo, murmure-t-il d'une voix rauque en posant enfin ses clés sur la console. Fabio a été si terrible que ça ?
Je recule d'un pas, cherchant ma respiration, la lèvre encore brûlante de son empreinte. Le contraste est trop violent. Je viens de supplier mon copain de ne pas m'abandonner, et l'homme qui a déclenché ce cataclysme vient de m'embrasser avec une telle ferveur qu'il me donne le vertige.
— C'est… c'est toute la tournée qui se concrétise, je bafouille en frottant mes yeux fatigués. Milan, New York, les contrats, le visa… Tout va trop vite.
Vasco s'approche à nouveau, l'air sombre mais étrangement protecteur. Ses mains chaudes se posent sur mes épaules dénudées, m'ancrant au sol. Son pouce caresse doucement ma clavicule.
— Bienvenue dans le monde réel, Gaspard. C'est le moment où le manège accélère. Soit tu t'accroches, soit tu es éjecté. En tout cas, tu as le profil pour tenir. Je le sais.
Il plonge son regard dans le mien, et je déglutis, incapable de décrocher mes yeux des siens. Le mensonge par omission s'installe comme une seconde peau. Je me laisse attirer contre son torse, fermant les yeux pour oublier, le temps d'une soirée, le fantôme de mon ancienne vie qui me ronge le sang.
Dès le lendemain matin, la bulle de la suite royale éclate définitivement. L'agenda imposé par Fabio s'abat sur nous comme un couperet. Cette première semaine devient un marathon de chaque instant, une course effrénée où Vasco m'accompagne dans l'ombre des coulisses privées, devenant mon seul repère, mon mentor et mon bourreau avant son propre départ.
Le jeudi, je suis attendu seul dans les studios de banlieue de GQ UK pour mon tout premier grand shooting officiel en solo depuis le défilé Burberry. L'ambiance est survoltée, saturée de musique techno industrielle et de l'odeur de la laque. Vasco n'est pas sur le plateau ; il m'attend dans les loges en retrait, m'observant à travers les vitres sans interférer. Sans sa présence physique immédiate sous les projecteurs, je dois puiser au fond de moi pour retrouver cette électricité charnelle qui a fait le buzz. Le photographe, un sexagénaire excentrique nommé Alistair, s'égosille derrière son objectif :
— Yes ! Plus de tension ! Gaspard, regarde l'objectif comme si tu voulais détruire ou dévorer quelqu'un ! Rappelle-toi le défilé ! Offre-moi cette vulnérabilité !
Je suis vêtu de pièces de haute couture minimalistes, la peau luisante sous les projecteurs brûlants. Je repense aux bras de Vasco, à son odeur, à son baiser de la veille. Sous les crépitements frénétiques des flashs, la frontière entre le mannequin professionnel et mes sentiments réels s'effondre totalement. Je projette mon désir et ma détresse directement face à la caméra. Le monde entier demande du faux, mais je lui donne ma vérité brute, et cela me terrifie.
Le samedi soir marque l'apogée de cette première semaine : le Gala de bienfaisance de la National Gallery. C'est mon grand baptême du feu dans la haute société.
Lorsque la limousine s'arrête devant le tapis rouge, le bruit est assourdissant. Des dizaines de paparazzis hurlent mon nom. Vasco me prend par le coude, son sourire ultra-blanc activé instantanément.
— Reste droit, piccolo. Souris, ne regarde pas les objectifs directement, regarde au-dessus, me glisse-t-il à l'oreille sans cesser de poser.
À l'intérieur, sous les plafonds dorés et entouré de chefs-d'œuvre de la peinture, je découvre l'envers du décor. Je ne suis plus un être humain ; je suis le "phénomène Burberry". Des designers italiens au teint artificiellement bronzé se bousculent pour me serrer la main, tâtant le tissu de ma veste comme s'ils évaluaient du bétail. Des femmes de la haute bourgeoisie londonienne me sourient avec une condescendance carnassière. Je me sens comme un trophée de chasse exposé aux yeux de tous. Je cherche le regard de Vasco, mais il est au centre d'un autre groupe, étincelant, intouchable. Je réalise alors ma propre solitude au milieu de cette foule dorée.
Le dimanche soir, la réalité me rattrape. Dans la pénombre de la suite, les valises de Vasco sont alignées près de la porte. Il doit s'envoler à l'aube pour Tokyo afin de tourner une campagne publicitaire mondiale pour un horloger de luxe.
Ses adieux sont empreints d'une mélancolie lourde, presque animale. Nous faisons l'amour avec une urgence désespérée sur le lit défait, comme si chaque caresse devait combler le vide des jours à venir. Lorsqu'il se détache enfin de moi, sa silhouette se découpant dans la lueur des lampadaires extérieurs, il pose sa main sur ma mâchoire. Ses yeux sont d'une intensité troublante.
— Je repars, piccolo. Le nid est vide, maintenant. Montre-leur de quoi tu es capable tout seul. On se retrouve à Milan. Ne me déçois pas.
Un baiser final, brûlant, et la porte se referme. Le silence qui suit est le plus lourd que j'aie jamais entendu.
Dès le lundi, Fabio reprend le contrôle total de mon existence. Sans Vasco pour faire écran, mon agent durcit le ton. Il veut transformer le diamant brut en une machine de guerre prête pour l'Italie.
Mon quotidien devient alors une routine militaire d'une exigence absolue. Mes journées commencent invariablement à six heures précises du matin par une course à pied éprouvante dans Hyde Park, menée sous la direction d'un coach personnel intraitable qui ne me passe rien. À peine le temps de souffler que l'horloge affiche neuf heures, m'imposant une séance de musculation intensive dans une salle privée, spécialement pensée pour sculpter mes abdominaux et dessiner mes épaules selon les critères stricts imposés par Milan. Enfin, l'après-midi se prolonge à partir de quatorze heures par de longues sessions de Media Training, durant lesquelles je dois affronter un conseiller en communication acariâtre.
Ces séances de communication sont un véritable calvaire pour mes nerfs. L'expert me bombarde sans relâche de questions pièges devant une caméra de contrôle qui enregistre mes moindres faux pas.
— Gaspard, des rumeurs disent que votre baiser avec Vasco était orchestré. Que répondez-vous ? Gaspard, parlez-nous de votre vie privée avant la mode. Y a-t-il quelqu'un dans votre vie en France ?
Au nom de David, je me fige, la gorge sèche.
— Non ! coupe le conseiller en tapant sur la table. Ne bafouillez pas ! Si on vous parle de votre vie privée, vous souriez, vous dites que vous êtes "totalement concentré sur votre carrière" et vous passez à autre chose. Votre passé n'existe plus, Gaspard. Compris ?
Le mercredi soir, je dois affronter seul l'inauguration d'une boutique de luxe sur Bond Street. Sans Vasco, je me sens nu. Le syndrome de l'imposteur me tord l'estomac alors que je descends de la berline. Les influenceurs se bousculent pour faire des selfies avec moi, les paparazzis m'aveuglent. Je récite mes leçons, je souris mécaniquement, mais intérieurement, je hurle. Je commence à comprendre le prix de cette vie : pour être adoré par des milliers d'inconnus, il faut accepter de s'effacer soi-même.
La fin de la semaine est dédiée aux essayages secrets à l'agence. Deux stylistes envoyés spécialement par l'agence Elite de Milan débarquent avec des malles de vêtements. Pendant des heures, sous l'œil critique et pointilleux de Fabio, on me déshabille, on m'épingle, on ajuste des vestes en cuir ultra-moulantes et des pantalons de soie. Mon corps ne m'appartient plus. C'est un mannequin de cire que l'on manipule.
— Regarde ces lignes, Gaspard, lance Fabio en sirotant un expresso. Milan va devenir fou. Tu es affûté comme une lame.
La troisième semaine amorce le pic de la pression, mais aussi le retour de ma conscience. Mon visage est désormais partout dans Londres, sur les abribus, dans les magazines spécialisés, mais mon esprit, lui, a déjà déserté la capitale britannique pour se tourner vers la France.
Le mardi, Fabio m'emmène à la Saatchi Gallery pour le vernissage d'une exposition de photographies de mode contemporaines. En entrant dans la salle principale, je m'arrête net. Un portrait de moi de trois mètres de haut est suspendu au centre du mur blanc. C'est une photo prise à la volée lors du final de Burberry : mes yeux sont écarquillés, mes lèvres encore rougies par le baiser de Vasco, une expression de vulnérabilité brute gravée sur le visage.
Le tout-Londres est là, une coupe de champagne à la main, s'extasiant sur "la pureté du nouveau visage de la mode". On m'applaudit. On me félicite. Et pourtant, face à ma propre image, je ne ressens qu'un vide abyssal. Ce garçon sur le mur, est-ce encore moi ? Ou est-ce un monstre créé par les médias ?
Le lendemain, le rendez-vous est plus formel. Dans le bureau vitré de Maître Harrison, les dossiers financiers sont étalés. Je dois signer les documents officiels pour l'ouverture de mon compte de gestion de patrimoine. L'avocat fait courir son stylo sur les lignes de chiffres :
— Voici les projections pour Milan, et voici les garanties d'exclusivité pour les tests de parfum à New York, Gaspard. Nous parlons de sommes à sept chiffres d'ici la fin de l'année. Signez ici, et ici.
Mon stylo tremble. En apposant mon nom, je valide mon entrée dans un monde où l'argent coule à flots, un monde que mes parents et David ne pourront jamais comprendre. C'est le point de non-retour financier. Je suis riche, officiellement, mais je n'ai jamais été aussi pauvre en certitudes.
Une fois l'avocat parti, je me tourne vers Fabio. C'est le moment de livrer ma propre bataille.
— Fabio, je pars en France demain.
Mon agent s'arrête net dans sa lecture d'un mail, les sourcils froncés.
— Quoi ? Tu plaisantes, j'espère ? On s'envole pour Milan dans quatre jours, Gaspard ! Tu as des rendez-vous de préparation de dernière minute, ton corps doit se reposer, tu ne peux pas aller te déconcentrer ! C'est un risque inutile, un sabotage !
Je plante mon regard dans le sien, y mettant toute la fermeté dont je suis capable.
— J'ai besoin de trois jours. C'est non négociable. Si je ne pars pas maintenant pour régler mes affaires personnelles, je vais exploser en plein vol à Milan. Tu veux une machine opérationnelle ? Alors laisse-moi partir.
Fabio me fixe de longues secondes, soufflant de rage, avant de jeter ses mains en l'air.
— D'accord ! Trois jours ! Pas une heure de plus ! Mais tu y vas pour te vider la tête, Gaspard, pas pour te saborder. Si tu me reviens avec des cernes ou l'esprit ailleurs, je te jure que je te traîne à Milan de force.
Le jeudi matin, la berline de l'agence me dépose devant la gare de Saint-Pancras. L'ambiance à l'intérieur de l'Eurostar est feutrée, presque irréelle. Assis en classe affaires, je regarde les banlieues de Londres défiler par la fenêtre, puis s'effacer alors que le train s'enfonce dans le tunnel sous la Manche.
Dans mon sac en cuir de créateur, mon iPhone ne cesse de vibrer. Les notifications Instagram s'affichent par milliers : des mentions de moi sur des photos de mon shooting pour GQ, des messages de fans du monde entier. À côté de moi, sur le siège, traînent des vêtements de luxe offerts par les stylistes italiens durant la semaine. Tout ce luxe me paraît soudainement dérisoire, lourd, encombrant.
Après des heures de voyage dans ce cocon de vitesse, l'Eurostar entre en gare de Paris-Gare du Nord. La fureur de la capitale française m'accueille. À peine ai-je franchi les portillons qu'un homme en costume sombre, une pancarte à mon nom à la main, s'approche de moi. C'est le chauffeur envoyé par l'agence partenaire parisienne pour assurer la transition.
— Monsieur Gaspard ? Suivez-moi, s'il vous plaît.
Il prend ma valise et me guide à travers la foule jusqu'à une nouvelle berline noire garée à l'extérieur. Le trajet dans Paris se fait dans un silence de plomb. Je regarde les monuments défiler, mais mon cœur est déjà plus loin, vers ma destination finale. Le chauffeur me dépose enfin devant la Gare de Lyon. Il contourne le véhicule, m'ouvre la portière avec déférence et me tend une petite enveloppe cartonnée.
— Vos billets, Monsieur. Le train part de la voie réceptrice dans vingt minutes. Un agent de sécurité vous attend déjà à bord de votre voiture. Bon voyage.
Je le remercie d'un hochement de tête et récupère mes bagages. Dans l'enveloppe, le billet de TGV indique : Première Classe - Voiture 11 - Place 42 - Destination : Retour à la maison.
Je traverse la gare, l'estomac noué, sentant le piège se refermer. Quelques minutes plus tard, je monte les marches du train de la ligne Lyria. En entrant dans la voiture de première classe, un homme corpulent, aux cheveux ras et à l'oreillette discrète, se lève à mon approche. C'est le garde du corps engagé par Fabio pour "assurer ma tranquillité" pendant ces quelques jours.
— Monsieur Gaspard. Je suis Marc. Je m'installe sur le siège juste derrière vous. Si vous avez le moindre problème avec des passagers ou des curieux, vous me faites signe. Robinson m'a demandé de veiller à ce que personne ne vous approche de trop près.
— Merci, Marc… murmure-je en m'effondrant sur mon siège en velours près de la fenêtre.
Le train s'ébranle dans un sifflement sourd, quittant Paris pour s'enfoncer dans la campagne française. La grisaille du paysage commence à remplacer le ciel parisien.
Je pose mon front contre la vitre glacée, le cœur battant à un rythme irrégulier. Durant ces trois semaines à Londres, je n'ai eu aucune nouvelle de David. Pas un texto. Pas un appel. Rien qu'un silence de mort, un gouffre radioactif qui a répondu à mon message vocal ambigu.
Le doute me submerge, violent, visqueux. Qu'est-ce qu'il va me dire quand je serai face à lui ? M'attend-t-il seulement sur le quai, ou devrai-je aller frapper à la porte de notre appartement comme un étranger ? Est-il en colère, ou pire, est-il déjà détaché, résigné ?
Mon message était une confession lâche. Je lui ai avoué à demi-mot que ma peau et mon cœur étaient partagés, que le magnétisme de Vasco m'avait possédé sans que je puisse y renoncer, tout en le suppliant, lui, de rester mon ancrage. Je voulais l'impossible : le luxe et l'absolu charnel avec Vasco à Milan, et la pureté de mon amour d'enfance avec David. Je les voulais tous les deux.
Marc, le garde du corps, ajuste sa position derrière moi, le bruit de sa veste en cuir me rappelant cruellement la réalité de ma condition. Je ne suis plus le même garçon qu'avant mon départ. Je suis un produit de luxe flanqué d'une escorte, qui retourne hanter l'homme qu'il a trahi. En regardant les arbres défiler à toute vitesse à travers la vitre, je réalise avec effroi que ces trois jours ne seront pas une trêve, mais le face-à-face le plus destructeur de ma vie.
Fin du chapitre 34.
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Chapitre 35
De retour à Besançon après une Fashion Week qui a fait de lui une icône mondiale, Gaspard descend du TGV avec une valise de créateur et un poids qu'il ne sait pas encore comment porter. Pendant que la presse internationale spécule sur sa relation avec le top model Vasco, David attend dans un silence de plomb. Entre la célébrité qui le dévore et les choix qu'il a faits à Londres, Gaspard marche vers un appartement qui pourrait tout changer. Qu'est-ce qui l'attend derrière cette porte ?
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