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✦ tounet777 Runway à contre-courant XSTORY
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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
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Runway à contre-courant — Chapitre 29

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Certifiée écrite par un humain D'après nous ce texte a été rédigé par un humain

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Ce qui accroche d'emblée, c'est le souffle physique du texte : on sent la résine sous les pieds, la sécheresse dans la gorge, la brûlure des projecteurs. L'auteur a le chic pour mêler la mécanique froide du défilé — les ordres secs, le chrono impitoyable — à la fièvre qui monte sous la peau de Gaspard. La façon dont le regard du narrateur cherche une silhouette dans la salle sans jamais trahir son visage dit, à elle seule, tout ce qu'il y a à dire sur ce personnage.

Runway à contre-courant

Chapitre 29

Le signal sonore ne ressemble pas à un simple départ ; c'est un coup de poignard électrique qui traverse la pénombre des coulisses. Dans l'obscurité totale qui a enfoui la nef de la centrale désaffectée, le silence de mort est rompu par une vibration infrabasse, un grondement sourd, tellurique, qui fait trembler la résine sous mes pieds et remonte le long de mes chevilles sèches. Mon cœur, déjà affolé par des heures d'attente et la privation d'eau, rate un battement, puis s'aligne de force sur ce rythme tribal, lourd, implacable.
L'assistante de production pose une main ferme, presque brutale, entre mes deux omoplates. Ses doigts s'enfoncent à travers le tissu rigide de mon premier vêtement. Elle approche ses lèvres de mon oreille, son souffle chaud contredisant la froideur de sa voix mécanique :
— C'est à toi, Gaspard. Marche. Ne regarde pas le sol. Devant toi. Tout droit. Maintenant.
Le rideau de feutre noir s'écarte.
Je fais le premier pas. Immédiatement, une rangée de projecteurs d'un blanc chirurgical, d'une intensité aveuglante, se déclenche en cascade au-dessus de ma tête. Le contraste est si violent que mes yeux me brûlent instantanément, mais le masque de cire que les maquilleurs ont peint sur mon visage ne doit pas ciller. Je m'élance sur la piste de résine noire laquée qui brille sous les lumières comme une traînée de pétrole ou de verre brisé. Le claquement de mes talons sur la structure résonne à mes oreilles avec la régularité d'un couperet. La panique me tord l'estomac ; l'absence totale d'eau dans mon organisme rend chaque mouvement rigide, presque mécanique, me donnant l'illusion d'être un automate propulsé dans une arène de fauves.
Dès la première seconde, alors que la mélodie techno-industrielle s'enrichit de percussions métalliques, je perçois une immense vague de stupeur qui balaie les tribunes. Le public s'attendait à Vasco ; les rumeurs annonçaient l'icône absolue pour ouvrir ce show historique de Burberry. À la place, c'est mon visage, inconnu, émacié, taillé par l'insomnie et la déshydratation, qui fend la lumière. Je sens le choc visuel des deux mille invités. Un murmure global, une rumeur de surprise incrédule s'élève au-dessus des basses. Les téléphones portables se lèvent par centaines, créant une constellation de lentilles braquées sur ma poitrine.
Je marche, le menton haut, les épaules fixes, respectant la cadence stricte imposée par le coach. Mes yeux doivent rester ancrés sur le point de fuite au bout du podium, mais ma vision périphérique s'active au maximum, cherchant désespérément une silhouette. Je passe devant les premiers rangs. Les visages des rédacteurs en chef et des célébrités défilent dans un flou de projecteurs. Deuxième rang... troisième rang. Mon regard glisse, sans que ma tête ne pivote d'un millimètre, vers l'axe central du podium.
Et je le vois.
David est là. Il est assis exactement là où Fabio l'avait promis. Son visage est blême, ses yeux écarquillés par une incompréhension totale. Je capte la tension de son corps, ses lèvres qui s'entrouvrent en reconnaissant mes traits sous le maquillage fiévreux et les cheveux plaqués en arrière. Il est pétrifié, le souffle coupé par ce mensonge de plusieurs semaines qui éclate enfin sous ses yeux. Le voir ainsi me donne une violente bouffée de nausée, mais la machine est lancée. Je dépasse sa ligne de mire, j'atteins le bout de la piste, effectue mon pivot réglementaire avec une froideur de prédateur, et j'entame le retour vers les coulisses alors que la deuxième silhouette s'élance derrière moi.
À peine le rideau franchi, l'illusion de perfection s'effondre dans un chaos d'une violence inouïe. Je suis happé par trois habilleurs qui se jettent sur moi comme des furies.
— Vite, vite, le passage deux ! Pas de temps, la boucle est ultra-courte ! hurle le chef cabine.
On m'arrache mon premier vêtement : un trench-coat lourd en gabardine de coton beige classique, revisité par des empiècements de cuir verni noir sur les épaules et des boucles de ceinturon surdimensionnées en métal brossé, qui s'ouvrait sur une chemise en soie translucide couleur chair. Mes bras sont tirés en arrière, ma peau sèche protestant contre le frottement des tissus. En moins de quarante secondes, on m'enfile une seconde tenue, radicalement différente. C'est un ensemble structural : un blouson court en laine bouclée vert olive, doté d'un col officier asymétrique qui remonte très haut sous la mâchoire, associé à un pantalon cargo en satin technique ultra-large dont les poches latérales sont zippées par des fermetures dorées. Les habilleurs m'ajustent les chaussures — des bottines de combat en cuir rigide dont les lacets sont serrés jusqu'à m'en couper la circulation.
— Prêt ! Repart ! Allez !
Je suis renvoyé sur la piste. Le rythme de la musique a changé, devenant plus lourd, plus étouffant. Je marche à nouveau, mon corps brûlant sous la laine malgré l'air climatisé de la salle. Le public a digéré la surprise de l'ouverture, mais l'attention reste maximale. Sur le retour de ce deuxième passage, au moment où je m'apprête à croiser la ligne des mannequins qui descendent, mon regard accroche une silhouette massive qui s'avance en sens inverse.
Vasco.
Il porte une redingote asymétrique en velours côtelé d'un bleu nuit si profond qu'il frôle le noir, les pans du manteau flottant derrière lui avec une grâce menaçante. Ses yeux sombres, braqués sur les miens bien avant notre croisement, ne lâchent pas ma trajectoire. Quand nos épaules se frôlent à moins de cinq centimètres, son visage passe près du mien. Ses traits sont d'une régularité terrifiante, ses lèvres closes affichant une assurance absolue. Il n'y a aucune hésitation en lui, aucune peur. Il me jette un regard chargé d'une promesse muette, une intensité si brute qu'elle me glace le sang. Il sait ce qui approche. Le compte à rebours vers le passage quinze est enclenché.
Le troisième changement repousse les limites de l'endurance. La déshydratation me donne des vertiges lancinants. Pour la séquence cruciale du passage quinze, l'esthétique devient radicalement brute. Les habilleurs me dépouillent du blouson olive et me laissent complètement torse nu. Un maquilleur me vaporise à la hâte une fine brume d'huile pour faire luire le relief anatomique de mes abdominaux et de mes côtes, tandis qu'on m'enfile un pantalon de laine écossaise rouge brique et gris anthracite, maintenu par une large ceinture de cuir brut.
Mais la pièce maîtresse de ce look, c'est le vêtement qui vient recouvrir ma nudité : un long trench-coat en gabardine noire déstructurée, fluide et lourd, porté grand ouvert, qui claque derrière moi à chacun de mes pas.
— C'est le quinze, Gaspard. C'est maintenant. Ne foire pas le calage, me souffle Fabio en me propulsant vers la lumière.
Quand je pose le pied sur la résine, l'ambiance sonore bascule. Les stroboscopes se figent sur un blanc chirurgical d'une violence inouïe. La mélodie s'efface pour laisser place à un rythme de métronome mécanique, lourd, pareil à un couperet. Je m'avance, le trench flottant autour de mes jambes, révélant mon torse luisant sous les projecteurs. À l'autre bout du podium, le rideau s'écarte.
Vasco apparaît. Et le choc visuel est total : il porte exactement le même look que moi. Le même pantalon écossais, la même nudité luisante, et le même trench-coat noir ouvert. Nous sommes des miroirs déformants l'un de l'autre. Le public pousse un soupir audible devant cette gémellité provocante.
Le stress qui m'envahit alors est indescriptible. Mes jambes sont du coton, mes tempes cognent. Je sens le regard de David, quelque part au troisième rang, braqué sur mon corps exposé, sur cette mise en scène qui s'apprête à voler en éclats. Je continue d'avancer. Dix pas. Cinq pas. Trois pas. Nous nous arrêtons à dix centimètres l'un de l'autre, au centre exact du podium.
L'air entre nos deux visages semble s'enflammer. Ses yeux noirs sondent ma terreur. Mais au lieu de maintenir le simple contact visuel de la répétition, Vasco brise le protocole avec une théâtralité absolue.
D'un mouvement fluide et d'une lenteur calculée, ses mains remontent à ses propres épaules. Il fait glisser son trench-coat noir et le laisse tomber à ses pieds dans un froissement de tissu lourd. Ses yeux ne me quittent pas. Ses mains se tendent alors vers moi, saisissent les cols de mon propre trench et, d'une secousse ferme, me l'arrachent des épaules pour le jeter lui aussi au sol, sur la résine laquée. Nous voilà dépouillés, offerts à la foule, la peau contre la peau.
Le public retient son souffle, un silence de plomb s'installe. Avant que je ne puisse esquisser un geste de recul, les mains larges et chaudes de Vasco redescendent et agrippent fermement ma taille nue, ses doigts s'enfoncent dans ma chair. Il me tire brutalement contre lui. Son bassin percute le mien. Il penche son visage et pose ses lèvres sur les miennes.
Le premier contact est une décharge électrique, une possession sauvage sous le crépitement frénétique des milliers de flashs. Mon esprit hurle de panique, je sens le poids du monde entier sur mes épaules. Quelques secondes de sursis s'évanouissent... puis la mâchoire de Vasco bouge. Ses lèvres s'entrouvrent et, avec une audace absolue, il insère sa langue dans ma bouche.
Le choc est si violent qu'il agit comme un véritable électrochoc. Une digue cède en moi. Sans même que je m'en aperçoive, mes mains s'élèvent, animées d'une volonté propre, farouche, et mes paumes viennent se plaquer directement sur le visage de Vasco, mes doigts se griffant dans ses cheveux mouillés. Ma terreur se transmute en une rage de désir, une faim primitive.
Le baiser devient profondément passionné. Nos langues s'enroulent lentement, longuement, s'appropriant l'humidité dans un échange fiévreux, impudique, qui s'éternise. Je ne défile plus ; je m'abandonne entièrement à sa poigne, cambrant le dos, oubliant les caméras, oubliant David, oubliant ma propre destruction. Un immense murmure de stupeur et d'excitation siffle aux oreilles du public alors que les projecteurs se braquent encore plus intensément sur notre étreinte, faisant luire la sueur et l'huile de nos corps mêlés.
Finalement, Vasco se détache lentement. Ses yeux brûlent d'un triomphe total. D'un geste fluide, presque arrogant, il se baisse, ramasse les deux trench-coats d'une seule main, les jette sur son épaule et entame sa marche vers le bout du podium. Il me laisse seul au centre de la piste, les lèvres rougies, le souffle court, devant une foule en transe. Je trouve la force de tourner les talons pour regagner l'ombre, le corps vibrant d'une électricité terrifiante.
Le défilé s'étire ensuite dans un flou hypnotique jusqu'à la séquence finale. Pour la clôture du show, les habilleurs m'attendent avec la tenue maîtresse de la collection, la pièce d'orfèvrerie que personne n'a vue, pas même pendant les répétitions techniques.
C'est une veste de smoking monumentale, taillée dans un brocart de soie noir et or dont les motifs baroques semblent onduler sous la lumière. Les revers en pointe sont recouverts de milliers de microcristaux de jais qui absorbent et restituent chaque éclat des stroboscopes. Cette veste, portée à même la peau, est associée à un pantalon de costume noir d'une fluidité parfaite, dont les bandes latérales sont tissées de fils d'or. C'est, sans conteste, le vêtement le plus spectaculaire du défilé, une armure de lumière qui me transforme en une idole intouchable.
Je m'élance seul sur la piste pour fermer la marche, sous les lumières stroboscopiques qui coupent mes mouvements comme les images d'un vieux film. Le public, debout pour saluer la fin de la collection, applaudit à tout rompre. Sur mon retour, fidèle à la nouvelle chorégraphie mais désormais chargée d'une tension lourde, Vasco surgit à nouveau des coulisses. Il s'avance vers le milieu du podium, immense dans son costume de velours noir.
Quand j'arrive à sa hauteur, il s'arrête. Ses yeux accrochent les miens. Lentement, avec une lenteur théâtrale destinée au monde entier, il lève sa main droite. Il attrape ma main. Mais au lieu de simplement simuler la sortie, il incline son visage, porte mes doigts à ses lèvres et embrasse le dos de ma main avec une déférence presque cruelle, son regard planté dans le mien. Un nouveau frisson traverse la foule.
Puis, redressant sa haute silhouette, il serre mes doigts dans les siens. Nous faisons demi-tour ensemble, marchant côte à côte, main dans la main, sous une pluie de flashs et les ovations d'un public conquis, franchissant le rideau noir pour sceller la fin du show.
Dès que l'obscurité des coulisses nous enveloppe et que le rideau de feutre se referme derrière nous sur les clameurs de la salle, le vacarme des techniciens et des autres mannequins s'élève à quelques mètres. C'est le moment des félicitations, le Directeur Artistique s'apprête à hurler sa joie.
Mais une rage soudaine, mêlée à une adrénaline pure et à une frustration insupportable, me submerge.
Avant que quiconque ne puisse s'approcher de nous, je saisis violemment Vasco par le revers de sa veste en velours. Profitant de la pénombre et du chaos des assistants qui se ruent vers les autres modèles, je le pousse de toutes mes forces vers l'arrière, l'entraînant dans un recoin sombre, un angle mort obscur formé par l'alignement de gigantesques caisses de transport de matériel technique. Son dos heurte le bois renforcé dans un choc sourd.
Cette fois, ce n'est pas lui qui dicte les règles.
Je me jette sur lui. Mes lèvres percutent les siennes avec une fougue désespérée, presque sauvage. C'est un baiser passionné, violent, dicté par la rancœur, la faiblesse et l'excitation qui me consument depuis des heures. Je plaque mes mains sur son torse, sentant ses muscles se tendre sous le tissu, tandis que ma langue force le passage dans sa bouche avec une audace que je ne me connaissais pas. Je l'embrasse comme si ma vie en dépendait, comme pour effacer le regard de David, comme pour punir Vasco de m'avoir soumis, ou peut-être pour me punir moi-même d'avoir aimé ça.
Vasco ne montre aucune surprise. Ses mains redescendent lentement pour se poser sur mes hanches à travers le brocart de ma veste, acceptant l'assaut avec un calme olympien, un sourire étouffé contre ma bouche qui trahit qu'il attendait exactement cette réaction. Il savoure ma perte de contrôle.
Je me détache de lui de quelques centimètres, haletant, mon front contre le sien, mes yeux ancrés dans ses pupilles sombres qui brillent dans la pénombre rougeoyante des éclairages de secours. Ma voix n'est plus qu'un murmure rauque, brisé par l'effort et la folie de l'instant :
— C'est ta faute... Tu as tout fait pour que ça arrive. Tu m'as poussé à bout, tu as orchestré tout ça... Je suis faible, Vasco. J'ai succombé. Tu as gagné.
Vasco garde le silence, son regard descendant vers mes lèvres encore humides de notre baiser, ses doigts caressant lentement le tissu de mon pantalon au niveau de ma hanche. Son assurance me donne le vertige. Je prends une inspiration tremblante, mon cœur battant la chamade alors que j'entends les pas de Fabio qui commence à m'appeler au loin dans l'allée des portants.
Je me penche à nouveau vers son oreille, mes lèvres frôlant son lobe, et je lui murmure d'une voix brûlante, chargée de mots crus et fiévreux :
— Une fois que tout sera fini, les interviews, le protocole, tout... je serai tout à toi. Tu pourras me baiser comme tu veux. Fais-moi tout ce que tu veux, Vasco. Prends-moi contre un mur, démonte-moi, utilise mon corps jusqu'à ce que je ne puisse plus tenir debout. Je suis à toi. Totalement.
Contre mon oreille, je sens les muscles de Vasco se détendre alors qu'un sourire arrogant et victorieux étire ses lèvres dans le noir. Il a obtenu exactement ce qu'il voulait : ma capitulation absolue, brute et sans fard. Ses mains serrent ma taille avec une fureur possessive, scellant notre pacte secret.
Les pas de Fabio se rapprochent, la lumière d'un projecteur portatif balaye le couloir technique juste à côté de notre cachette, menaçant de nous exposer à la vue de tous.
La lumière crue d'un projecteur portatif fend brutalement la pénombre de notre cachette, balayant les parois de bois brut des caisses de transport. Un pas lourd, pressé, fait résonner le sol technique.
— Gaspard ? Vasco ? Mais bordel, vous êtes passés où ?
C'est la voix de Fabio. Elle claque, haut perchée, vibrante d'une panique qui se mue instantanément en soulagement lorsqu'il nous découvre, nichés dans l'angle mort du couloir. Il s'arrête net, les mains sur les hanches, le souffle court. Son regard glisse de la veste en velours froissée de Vasco à mes lèvres rougies, encore humides du baiser sauvage que je viens de lui imposer. Un sourire immense, presque incrédule, étire le visage du booker.
— Qu'est-ce que vous foutez encore dans le noir tous les deux ? s'exclame-t-il en étouffant un rire nerveux. Remarquez, après ce que vous venez de balancer sur le podium, plus rien ne m'étonne. Vous avez été monstrueux ! Le monde entier est en train de s'effondrer sur son téléphone ! Allez, venez, le boss vous attend, il est en transe !
Fabio nous attrape chacun par un bras, nous propulsant hors de l'ombre pour nous ramener dans le flot tumultueux des coulisses. Au milieu du chaos des mannequins qu'on déshabille et des portants qui s'entrechoquent, une silhouette retient instantanément l'attention. Le Directeur Artistique est là, entouré de ses assistants personnels, le visage illuminé par le triomphe. Dès qu'il nous aperçoit, ses yeux s'écarquillent. Il fend la foule en quelques enjambées dramatiques et ouvre grands ses bras, nous enserrant tous les deux dans une étreinte vigoureuse, presque étouffante.
— Mes dieux ! Mon Dieu, c'était absolu ! me souffle-t-il à l'oreille, sa voix tremblante d'une émotion authentique. Gaspard, Vasco... Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau, d'aussi pur, d'aussi violent de toute ma carrière. Le baiser au milieu... c'était encore mille fois mieux que ce que j'avais imaginé dans mes rêves les plus fous. L'électricité était palpable. Et ce baise-main à la fin... Quelle grâce ! Quelle cruauté magnifique ! Vous avez écrit l'histoire de cette maison ce soir.
Il se recule, nous tenant par les épaules, son regard expert nous détaillant. Malgré l'effort, la déshydratation et la sueur, l'adrénaline nous maintient debout.
— Pas le temps de souffler, mes chéris. Le monde vous veut. Suivez-moi.
Avant même que nous puissions faire un pas vers les loges pour boire un verre d'eau, le Directeur Artistique nous entraîne fermement vers la sortie des coulisses, là où le grondement de la foule s'est déplacé. Nous débouchons dans l'immense espace presse où est dressé le Backdrop, ce gigantesque mur immaculé, tendu de toile mate et imprimé en continu du nouveau monogramme Burberry en lettres d'or.
Le choc est visuel et auditif. C'est un mur de feu. Une cinquantaine de photographes de mode et de presse internationale sont massés derrière les barrières de sécurité, formant une meute compacte et affamée. Dès que notre trio apparaît, l'arène explose. Un bombardement de flashs d'une violence inouïe blanchit l'espace, le crépitement des obturateurs s'élevant comme un tir de mitrailleuse en continu.
Le Directeur Artistique se place immédiatement au centre, incarnant l'image même du triomphe. De ses bras puissants, il nous entoure. À sa gauche, Vasco, immense et impérial dans son costume de velours noir entrouvert. À sa droite, moi. Je suis toujours dans mon dernier look de clôture : cette monumentale veste de smoking en brocart noir et or, portée à même la peau, révélant mon torse luisant sous la brume d'huile et le relief saillant de mes côtes. Mon cœur cogne contre ma poitrine nue, exposé à la vue de tous, tandis que les revers incrustés de microcristaux de jais renvoient des lumens aveuglants.
Puisque personne ne connaît encore mon identité, le Backdrop se transforme en une arène de cris. Les photographes, excités par ce garçon inconnu qui a partagé l'affiche avec la plus grande star de la mode, s'époumonent dans une cacophonie totale pour obtenir leur cliché :
— Vasco ! Regarde ici ! À gauche, Vasco !
— Hé, le nouveau ! Comment il s'appelle ? Quelqu'un a son nom ? Comment s'appelle ce jeune homme ?
— Regardez au centre, s'il vous plaît ! Gardez cette tension ! Vasco, rapproche-toi de lui ! Donnez-nous le regard du baiser !
Les objectifs crépitent à s'en rompre les lentilles. À la seconde près, ces images de victoire saturent les réseaux des agences mondiales comme Getty Images, prêt à faire la Une des magazines. Le créateur nous serre contre lui, rayonnant, tandis que Vasco et moi adoptons instantanément l'attitude électrique qui a enflammé le podium. Je redresse le menton, fixant la meute avec cette froideur hypnotique qu'on m'a enseignée, tandis que Vasco jette un regard lourd, possessif, presque prédateur, droit devant lui. Nous sommes les deux faces d'une même pièce d'or, et le monde est en train de nous dévorer des yeux.
À peine le shooting officiel terminé, le Directeur Artistique nous pivote d'un bloc pour nous ramener vers la zone des backstages, où une marée humaine de journalistes s'est engouffrée. C'est le rush des interviews flash. Les caméras de télévision aux minettes éblouissantes et les dictaphones tendus par les correspondants de Vogue, Harper's Bazaar, i-D ou Numéro forment une forêt de bras tendus au-dessus des barrières de sécurité.
Le créateur fait rempart de son propre corps, nous protégeant de la cohue tout en capitalisant sur l'excitation générale. C'est une stratégie de communication brillante : en restant collé à nous, il filtre la sauvagerie des médias, valide le scandale du baiser en s'y associant pleinement, et s'apprête à sceller l'histoire de la mode en direct.
Une journaliste de Vogue américaine, le micro au niveau de mon menton, lance la première estocade, des étoiles dans les yeux :
— C'est du jamais vu pour Burberry ! Tout le monde se pose la question depuis trente minutes : qui est ce nouveau visage mystérieux qui a ouvert et fermé le show à la place des plus grandes icônes ? Quel est son nom ?
Le Directeur Artistique s'empare immédiatement de la question, sa voix portant au-dessus du brouhaha, posant sa main sur mon épaule nue avec une fierté paternelle :
— Voici Gaspard Moinel. Je l'ai repéré complètement par hasard sur une plage à Londres, alors qu'il accompagnait simplement Vasco sur son propre shooting il y a tout juste quelques semaines. C'est ma muse, mon diamant brut. Il incarne l'esprit sauvage, la rébellion aristocratique et la nouvelle élégance que je veux insuffler à Burberry.
Mais la digue médiatique cède immédiatement. L'annonce officielle de mon nom agit comme un déclencheur synaptique chez les reporters. Les rumeurs de la presse à scandale et les photos volées de ces dernières semaines, qui saturaient les tabloïds sans que personne ne puisse identifier le mystérieux garçon aux côtés de la star, ressurgissent d'un coup. Les journalistes font instantanément le lien avec les clichés flous pris récemment.
Les micros se tendent, s'entrechoquent presque contre mon torse :
— Gaspard Moinel ! Les photos volées sur la plage il y a quelques semaines, c'était donc vous et Vasco ?
— Ce baiser incroyable sur le podium, c'était écrit dans le script ou c'était totalement spontané ? Vous êtes ensemble ?
— Gaspard, répondez-nous ! Est-ce que vous êtes en couple avec Vasco dans la vraie vie ? On veut savoir si cette passion est réelle !
Les questions fusent, de plus en plus intimes, de plus en plus pressantes, frôlant l'indiscrétion pure. C'est un nid de vipères assoiffées de scoops. Ma gorge est sèche, mon esprit vacille un instant sous l'assaut. Je sens le piège se refermer. C'est là que le Media Training intensif de J-3 prend tout son sens. Je me rappelle les consignes : ne pas flancher, ne rien dévoiler, garder le mystère comme une armure.
Je force mes lèvres à esquisser un sourire subtil, énigmatique, le regard plongeant dans l'axe d'une caméra de télévision. Ma voix, bien que légèrement enrouée, reste d'une stabilité parfaite :
— Sur le podium, nous nous sommes simplement laissés porter par l'énergie brute de la collection, l'atmosphère de cette nef et la musique. C'était de l'instinct pur, une communion avec la vision du créateur.
Une réponse parfaite, lisse, mystérieuse. Mais les journalistes ne lâchent pas l'os, se tournant frénétiquement vers le Directeur Artistique :
— Mais enfin, et les photos de la plage ? Le baiser hors champ ? Ils se connaissaient avant le défilé !
Le créateur s'accapare alors le micro avec un sourire d'initié, s'apprêtant à lâcher sa propre bombe narrative pour nourrir le mythe :
— Laissez-moi vous raconter... En réalité, Gaspard n'était pas du tout destiné au mannequinat au départ. Il accompagnait simplement Vasco sur ce fameux shooting à Londres. Et c'est notre photographe, en travaillant avec Vasco, qui a eu un coup de foudre artistique en les voyant... disons, s'isoler et partager un moment d'une complicité absolue. En les voyant lui aussi s'embrasser loin des regards, sur cette plage. C'est à cet instant précis que j'ai su que Gaspard devait être le visage de cette collection. Ils ont une connexion qui dépasse le cadre du vêtement.
Dans la fosse des journalistes, c'est l'effervescence, un véritable séisme. Les stylistes et rédacteurs échangent des regards enflammés, griffonnant frénétiquement sur leurs carnets. Pour eux, le doute n'est plus permis. La conclusion est évidente, limpide, indiscutable : Gaspard et Vasco sont un couple à la ville comme à la scène, une romance volcanique née dans le secret et propulsée sous les projecteurs.
Le Directeur Artistique se garde bien de prononcer le moindre démenti, savourant le chaos, entretenant délibérément le flou pour laisser la presse spéculer et faire la Une du monde entier.
À cet instant précis, un coup de poignard invisible me traverse la poitrine. Intérieurement, je suis terrifié, totalement choqué par le silence complice du créateur et par l'interprétation biaisée des médias. David. Mon esprit s'échappe de la pièce pour s'écraser au troisième rang du défilé, là où j'ai vu le visage blême et décomposé de David. S'il entend ces interviews, s'il lit les gros titres demain matin...
Le pire, c'est que c'est un mensonge absolu. Vasco et moi ne couchons pas ensemble depuis des semaines ; en réalité, notre histoire est terminée, nous ne couchons plus ensemble du tout. Ce baiser sur le podium n'était que le sursaut théâtral d'un passé révolu, une mise en scène sublimée pour le show. Mais le monde entier s'en moque. La presse a décidé de réécrire notre présent, et cette vérité déformée va détruire David. La nausée me submerge, mais je dois continuer à sourire devant les objectifs.
Le reste de la nuit n'est qu'un long tunnel d'épuisement et de faux-semblants. Après les interviews, il y a eu l'After-Party officielle dans les salons privés d'un grand hôtel londonien, une obligation contractuelle où nous devions être vus, photographiés, célébrés.
Il est près de quatre heures du matin quand la navette privée de la maison Burberry nous dépose enfin devant le perron de notre hôtel de luxe. Le calme de la nuit londonienne, fraîche et embrumée, contraste violemment avec le tumulte des heures passées.
Dans le hall désert aux boiseries sombres et à la lumière tamisée, Vasco et moi marchons côte à côte vers les ascenseurs, escortés par le silence lourd de la fatigue. Nous avons enfin été débarrassés de nos fards de défilé. Les maquilleurs nous ont démaquillés à grands coups d'huiles apaisantes, nous rendant nos visages nus, mais nous portons encore des vêtements de rechange fournis par la marque pour l'after-party : de superbes pièces de créateur qui nous mettent en valeur. Vasco porte un pantalon en laine froide noire et une chemise en soie fluide anthracite, déboutonnée très bas, révélant la puissance de son torse bronzé. De mon côté, je porte une veste en maille de cachemire fluide beige, elle aussi ouverte sur ma peau nue, soulignant ma silhouette écorchée, fine et fière.
L'ascenseur monte dans un murmure mécanique. Je sens mon corps entier réclamer le sommeil, mais mon esprit est tendu vers un seul objectif : la chambre 412. La chambre où David m'attend. Ou du moins, ce qu'il en reste après le cataclysme du défilé. Je dois lui parler. Je devrais ramasser les morceaux de notre histoire.
L'ascenseur sonne. Quatrième étage. Les portes coulissent.
Je m'engage dans le long couloir feutré, mes pas étouffés par la moquette épaisse et sombre. Ma clé magnétique tremble déjà entre mes doigts. Je dépasse la suite de Vasco, pressant le pas, mon cœur s'emballant à l'idée de faire face à la vérité avec David.
Soudain, une main lourde, puissante, agrippe fermement mon bras droit.
La poigne est d'une fermeté absolue, me stoppant net dans ma course. Je pivote, surpris, pour croiser le regard de Vasco. Ses yeux sombres brillent d'une lueur magnétique, totalement affranchie de la fatigue de la nuit. Il n'y a plus de caméras, plus de journalistes, plus de Directeur Artistique pour scénariser notre histoire. Rien que la réalité brute du couloir désert.
Il me jette un regard lourd, un regard qui descend lentement le long de mon cou avant de remonter se planter dans mes yeux. D'une secousse fluide et irrésistible, il me tire vers lui, balayant ma faible résistance. Sa main libre glisse dans mon dos, ses doigts s'ancrant dans le cachemire de ma veste pour me pousser contre la double porte en acajou de sa propre suite.
Le battant cède sous notre poids combiné, s'ouvrant sur l'obscurité de ses appartements privés. Vasco m'entraîne à l'intérieur d'un seul mouvement, refermant la porte derrière nous d'un coup de talon sec qui résonne comme un point final dans le silence de la nuit.
Dans la pénombre de la pièce, juste éclairée par les reflets de la ville à travers les larges baies vitrées, son visage se penche au-dessus du mien. Ses lèvres s'étirent en un sourire carnassier, victorieux, une expression d'une assurance terrifiante qui me coupe instantanément le souffle. Ses doigts se resserrent sur ma taille nue sous la maille de ma veste, ancrant sa possession.
Sa voix descend d'une octave, glissant contre mon oreille dans un murmure brûlant qui me fait frissonner de la tête aux pieds :
— Tu as bien dit que tu étais à moi, Gaspard...
Fin du chapitre 29.
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Chapitre 30
Gaspard est écartelé entre deux hommes, deux désirs, deux promesses. Quand Vasco s'avance vers lui avec cette détermination qui n'admet aucune fuite, tout ce qui semblait solide se met à vaciller. Des mois de tension contenue, une attirance qui résiste à la raison, et une loyauté qui pèse lourd : Gaspard se retrouve face à une force qu'il ne sait plus s'il veut — ou peut — repousser.
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