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Fiction
• Fiction : Récit entièrement imaginé, avec des personnages et des situations inventés
• Inspiré du réel : Récit partant d'une expérience vécue, avec une part d'invention ou d'embellissement
• Réel : Récit fidèle à une expérience réellement vécue
• Fantasme : Histoire correspondant à un fantasme personnel ou collectif
• Poème : Texte rédigé sous forme poétique avec contenu érotique
Gays Orientation principale dans ce chapitre

Runway à contre-courant — Chapitre 20

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Runway à contre-courant

Chapitre 20

Chapitre 20
La tiédeur de nos peaux commence à peine à sécher sous les draps froissés que la faim et le poids de la réalité finissent par nous extirper de notre torpeur. Après de longues minutes passées dans le silence protecteur de ma chambre, uniquement rythmé par le sifflement de nos respirations enfin apaisées, David se redresse lentement sur un coude. Sa silhouette massive de colosse découpe l'obscurité de la pièce. Il passe une main lourde, rassurante et chaude dans mes cheveux ébouriffés, déposant un baiser d'une douceur infinie sur mon front encore moite.
— Viens, Gaspard. Faut qu'on reprenne des forces. On ne va pas se laisser abattre par les nerfs.
Sa voix est un grondement bas qui résonne agréablement dans ma poitrine. Je me lève à sa suite, le corps encore lourd, parcouru de légers frissons rétrospectifs après l'intensité de notre étreinte. Nous enfilons chacun un jogging confortable. Nos torses restent nus, encore marqués par l'empreinte de nos ébats, simplement impatients de trouver un peu de réconfort culinaire. Aucun de nous n'a le courage ou l'énergie de cuisiner, ni même de faire mine de ranger ce qui traîne. Dans la cuisine, David attrape son téléphone et commande rapidement deux pizzas à emporter.
En attendant la livraison, nous nous dirigeons vers le salon et nous nous laissons glisser ensemble sur le canapé. C'est une transition immédiate vers une tendresse absolue, presque désespérée, comme si nous essayions de compenser la violence du monde extérieur par un trop-plein d'amour entre ces quatre murs. David s'assoit et m'attire instantanément contre lui. Je me blottis dans ses bras, calant ma tête au creux de son épaule massive tandis qu'il remonte ses jambes pour m'envelopper complètement de sa chaleur.
On commence à s'embrasser. Ce ne sont plus les baisers fougueux, dévorants et provocateurs de tout à l'heure, dictés par l'urgence sexuelle ou le triomphe de la chair, mais des baisers lents, profonds, infiniment protecteurs. Ses lèvres s'attardent sur les miennes, s'ancrent doucement, savourant le goût de notre intimité retrouvée. Ses paumes calleuses et chaudes caressent doucement la peau lisse de mon dos nu, traçant des lignes apaisantes qui tentent de dissiper le reste des angoisses qui me rongent l'esprit. Mes mains s'accrochent à sa nuque, mes doigts se perdant dans ses cheveux courts. On s'embrasse sans s'arrêter, nos bouches se cherchant et se trouvant dans un mouvement continu, une conversation silencieuse où David me répète qu'il est là, que rien ni personne ne peut nous atteindre dans cette pièce. Le temps semble s'étirer, suspendu à ce va-et-vient de caresses et de souffles mêlés qui nous isole du reste de l'univers.
C'est un moment de grâce pure, une bulle de coton où je me sens enfin en sécurité.
Brusquement, un son strident vient briser notre bulle. On sursaute d'un même élan, le cœur bondissant dans nos poitrines. Quelqu'un sonne à la porte.
Le canapé est situé juste en face de l'entrée, offrant une vue directe, brute et dégagée sur la porte de l'appartement. Je reste à moitié avachi sur les coussins, le corps totalement détendu, un peu engourdi par la vague de chaleur et de tendresse qui nous submergeait l'instant d'avant, refusant inconsciemment de rompre le charme.
— C'est le livreur, murmure David contre ma tempe en déposant un dernier baiser rapide sur ma joue. Je t'abandonne deux secondes, reste là.
Il se lève, sa haute stature masquant brièvement la lumière du couloir. Il franchit les quelques mètres qui le séparent de l'entrée et actionne la poignée. La porte s'ouvre sur un jeune homme portant une grande sacoche isotherme rouge, l'air fatigué et pressé par sa tournée du soir. L'odeur réconfortante de la pâte cuite, du reblochon et du fromage fondu s'engouffre immédiatement dans la pièce, creusant mon estomac.
Le livreur lève les yeux de son boîtier électronique et jette un coup d'œil professionnel à David, impressionné malgré lui par la carrure du mec en face de lui.
— Bonsoir. C'était bien pour une franc-comtoise et une quatre fromages ?
— Oui, c'est exactement ça, répond David d'un ton détendu et amical. Attends, je vais chercher de quoi payer, j'en ai pour une seconde.
David s'éloigne vers le meuble de l'entrée, puis bifurque vers la cuisine pour récupérer la monnaie et les billets qu'il a laissés sur le comptoir. Pendant ce court laps de temps, la porte reste grande ouverte. Le livreur attend sur le palier, ses cartons fumants entre les mains. Pour s'occuper et tromper l'attente, son regard commence à errer machinalement à l'intérieur de l'appartement. Ses yeux balaient le couloir, inspectent la déco épurée, puis se plantent directement dans le salon, là où je me trouve.
Je suis toujours affalé au milieu du canapé, mon jogging remonté sur les hanches, le torse complètement nu. Je rencontre son regard. Le livreur se fige imperceptiblement. Il cligne des yeux, fronce les sourcils, puis regarde un instant le vide avant de ramener ses yeux sur moi, plus intensément cette fois. À plusieurs reprises, son regard fait l'aller-retour entre mon visage et une image invisible stockée dans son esprit. Je sens une pointe de malaise me piquer la poitrine. Je me redresse légèrement sur les coussins, ramenant mes bras contre mon torse, soudain très conscient de ma propre nudité et du silence pesant qui s'installe entre ce parfait inconnu et moi. Son inspection est insistante, lourde, presque indiscrète. Le stress commence à filtrer dans mes veines.
Quand David réapparaît enfin, quelques billets et des pièces de monnaie au creux de la main, il s'avance vers le livreur pour régler la commande et mettre fin à l'attente. Mais avant même que David ne puisse tendre l'argent, le livreur lâche une phrase, d'une voix assez haute et claire pour que chaque mot traverse distinctement le salon et vienne frapper mes oreilles comme une décharge électrique :
— Dites... c'est bien le mannequin de l'affiche Burberry, là-bas sur le canapé ?
Le temps se fige. Mon sang se glace instantanément dans mes veines, se transformant en banquise. Un nœud d'acier brûlant se noue au fond de mon estomac. David s'arrête net, le bras suspendu au-dessus du palier, l'argent coincé entre ses doigts. Sa mâchoire se crispe instantanément, les muscles de son cou se tendant sous la peau. Lentement, il pivote la tête vers moi, son regard sombre et lourd plongeant dans le mien.
Mes yeux sont écarquillés par une panique pure, animale et viscérale. Le cœur battant à tout rompre contre mes côtes, j'ai l'impression d'étouffer. Je fais un signe non de la tête, un mouvement rapide, désespéré, suppliant. Dis non, David, par pitié, fais-le partir, dis non.
David se retourne vers le livreur, son visage se refermant complètement, adoptant son ton le plus sec, le plus froid et le plus dissuasif possible, celui qu'il utilise quand il est prêt à en découdre.
— Non. Pas du tout. Vous vous trompez de personne.
Le livreur, loin d'être intimidé par la froideur de David, laisse échapper un petit rire incrédule, presque arrogant, un sourire en coin sur les lèvres. Ses yeux quittent David pour se focaliser à nouveau sur moi, par-dessus l'épaule de mon colocataire.
— Ah si, si ! Je le reconnais carrément ! Je passe devant l'affiche géante au centre-ville depuis hier pour faire mes livraisons, et franchement, on ne voit que ça en ce moment. C'est lui et l'autre mannequin super connu, l'Italien là... Je peux pas me tromper, il a exactement la même tête, les mêmes yeux. C'est fou de tomber sur lui ici !
Le stress monte d'un cran, devenant presque insupportable. J'ai l'impression que les murs du salon se rapprochent pour m'écraser. La réalité violente et intrusive de ce que Fabio m'a décrit lors de notre déjeuner au château est en train de forcer notre porte, de souiller notre intimité. Le livreur, enhardi par sa certitude et l'excitation de sa découverte, ignore complètement David et s'adresse directement à moi à travers la pièce, haussant le ton pour couvrir la distance :
— Hé ! C'est possible de prendre une photo avec toi ? Juste une vite fait sur mon tel, pour montrer aux potes de la boîte ! S'il te plaît !
Ma gorge se noue complètement. Je suis incapable de proférer le moindre son, l'air reste bloqué dans mes poumons. Ma voix est morte dans ma poitrine, étouffée par la peur. David, sentant ma détresse absolue et voyant la situation lui échapper, pivote légèrement son buste vers moi. Le livreur ne peut pas voir son visage, masqué par son dos, mais moi, je capte ses yeux. David me fixe intensément et commence à articuler de manière très exagérée, mimant avec ses lèvres les mots exacts que je dois prononcer pour couper court à la conversation et repousser l'importun.
Je prends une grande inspiration tremblante, essayant de rassembler le peu de courage qu'il me reste. Je me lève du canapé, mes jambes fléchissant presque sous le coup du choc. Mes mains tremblent de façon incontrôlable le long de mes cuisses. Je fixe le livreur et tente de calquer mon mouvement sur ce que David vient de me dicter silencieusement :
— Salut ! Merci beaucoup pour l'intérêt que tu portes à ça... mais je ne peux rien dire pour l'instant, je suis sous contrat de confidentialité avec Burberry.
Ma voix sort hachée, totalement blanche, manquant cruellement d'assurance, mais les mots sont dits. Je fais immédiatement demi-tour, tournant le dos à cette intrusion agressive, et je fuis vers le couloir sombre pour me réfugier dans ma chambre, le cœur cognant comme un fou furieux, les larmes aux yeux.
Pendant que David reste à l'entrée pour payer les pizzas, j'entends derrière moi les voix s'élever et le ton changer radicalement. Le livreur ne veut manifestement pas se taire, vexé par mon refus et piqué au vif. Sa voix devient plus pressante, chargée d'une rancœur soudaine.
— Oh allez, fais pas ton rat ! C'est juste une photo ! Tu te la racontes déjà parce que t'es sur un panneau publicitaire ? Faut redescendre sur terre, mon gars !
J'entends le bruit caractéristique d'un tissu de nylon qu'on fouille nerveusement : il est en train de sortir son téléphone de sa poche de blouson pour essayer de voler un cliché malgré tout. C'en est trop pour David. La jalousie brute, l'instinct de protection féroce et la rage pure de voir notre espace privé violé par ce voyeur explosent en lui.
D'un mouvement d'une rapidité et d'une violence inouïes, David tend ses grands bras en avant et arrache les deux cartons de pizzas des mains du livreur, manquant de le faire basculer. Sans perdre une fraction de seconde, de son autre main, il balance l'argent — les billets froissés et les pièces de monnaie lourdes — directement à la figure du mec. Les pièces tintent brutalement contre le visage du livreur avant de rebondir bruyamment sur le carrelage du palier dans un vacarme métallique.
— Dégage de là, putain ! hurle David d'une voix de stentor si puissante qu'elle fait vibrer les cloisons de l'appartement.
Dans le même élan de rage, il attrape le montant en bois de la porte et la claque de toutes ses forces. Un bruit de tonnerre assourdissant résonne dans tout l'appartement, faisant trembler les cadres aux murs. Le loquet de la serrure de sécurité s'enclenche dans un déclic sec, violent et définitif.
Pendant quelques secondes, un silence de mort, lourd et étouffant, plane dans l'entrée. Puis, derrière l'épaisseur de la porte, la fureur du livreur éclate sans retenue.
— Enculé ! Sale connard ! Vous vous prenez pour qui, bande de clochards ! Va te faire foutre avec tes pizzas de merde ! Gros porc !
Un coup de pied monumental et rageur retentit dans le bas de la porte, faisant trembler la structure et résonner le panneau de bois dans tout le couloir. C'est d'une violence gratuite qui me fait sursauter dans l'ombre. Puis, le bruit de pas lourds et rapides s'éloigne lentement vers la cage d'escalier, accompagné de jurons étouffés qui se perdent dans l'écho du bâtiment.
David reste planté là, immobile dans l'entrée, les deux boîtes de pizzas serrées contre son torse nu, sa respiration lourde, saccadée et bruyante trahissant une colère noire qu'il a du mal à canaliser. Ses muscles saillants sont tendus à l'extrême, ses poings encore serrés. Lentement, il se détourne et marche vers le couloir sombre où je suis resté prostré, adossé contre le mur, tremblant de tout mon corps, les yeux fixés sur mes pieds nus, incapable de bouger.
Il s'approche de moi, son visage se radoucissant et se teintant d'une immense inquiétude en découvrant mon état de panique. Il pose délicatement les boîtes de pizzas sur le meuble d'appoint à côté de nous et fait un pas lourd pour m'envelopper. Je lève les yeux vers lui, les larmes coulant enfin sur mes joues, la voix totalement brisée.
— David... je souffle, ma poitrine se soulevant douloureusement dans un sanglot étouffé. C'est ça... c'est exactement ça qui me fait extrêmement peur. Tu te rends compte ? Là... là, il n'y avait qu'une seule personne. Une seule. Un mec au hasard. Et regarde ce qui vient de se passer dans notre propre appart, dans notre refuge... Qu'est-ce que ça va être demain ? Qu'est-ce que ça va être à Londres devant des centaines de gens, des photographes, des inconnus qui me traquent ? Je vais crever, David... j'y arriverai pas.
David m'entoure de ses bras puissants, me collant de force contre sa poitrine chaude et rassurante. Je ressens les battements de son cœur, encore rapides et violents sous l'effet de l'adrénaline, mais sa présence massive tente de faire rempart contre mes démons. Je cache mon visage contre son cou, respirant son odeur de peau et de savon, terrifié par cet aperçu brutal et traumatisant de ma nouvelle vie qui vient de forcer notre porte.
L'écho du coup de pied du livreur vibre encore dans mes tympans alors que David me serre contre lui. Ma poitrine se soulève à un rythme fou, mes larmes mouillant sa peau nue, juste au-dessus de son cœur qui cogne lui aussi à toute volée. Il ne dit rien pendant de longues minutes. Il se contente d'ancrer ses mains massives dans le bas de mon dos, me pressant contre sa stature de colosse comme pour m'injecter sa propre force par simple contact thermique. Dans l'ombre du couloir, notre respiration commune finit par ralentir le tempo de l'angoisse.
David recule d'un pas, ses mains glissant doucement sur mes bras tremblants pour venir encadrer mon visage. Ses pouces essuient les traînées humides sur mes joues. Son regard sombre est d'une intensité folle, chargé d'une promesse muette.
— Viens avec moi, murmure-t-il, sa voix basse balayant les derniers échos des insultes de la cage d'escalier. Tu trembles trop, Gaspard. On va s'occuper de ça.
Il attrape délicatement les deux boîtes de pizzas restées sur le meuble d'appoint et m'emmène vers la cuisine. Il les glisse dans le four éteint pour les garder un peu au chaud, puis revient vers moi, me prenant la main. Sans un mot de plus, il me guide vers la salle de bain.
L'atmosphère y est fraîche, mais David tourne immédiatement le robinet de la douche. Le bruit de l'eau qui s'écrase sur le bac remplace le silence angoissant de l'appartement. Une vapeur dense et tiède commence lentement à envahir la petite pièce, embrumant le miroir au-dessus du lavabo. David se tourne vers moi, ses yeux rivés sur les miens. Avec des gestes d'une infinie lenteur, d'une délicatesse presque irréelle pour un homme de sa carrure, il glisse ses mains sur mes hanches et descend doucement mon jogging. Je me laisse faire, totalement vidé de mes forces, comme un enfant qu'on s'apprête à border. Lorsqu'il se redresse, il retire son propre vêtement.
Sous la lumière crue de la salle de bain, sa nudité s'impose. Ma respiration se bloque un instant. L'adrénaline de la colère, cette rage protectrice qui l'a poussé à jeter l'argent au visage du livreur, s'est déplacée ailleurs. Entre ses cuisses, son érection est bien visible, fière, tendue par l'excitation brute du danger et de notre proximité. Je baisse les yeux, un afflux de chaleur colorant mes joues malgré mes frissons. David remarque mon regard. Il esquisse un sourire tendre, sans aucune lueur de prédiction charnelle dans les yeux, juste une honnêteté brute.
— C'est les nerfs, Gaspard. Et puis... t'avoir contre moi comme ça, ça rate jamais. Mais t'inquiète pas. Ce soir, c'est juste pour toi. Rien d'autre.
Il me prend par la main et m'incite à monter dans le bac à douche avec lui. Dès que l'eau chaude entre en contact avec ma peau, un long soupir m'échappe. Les premières gouttes me font l'effet d'aiguilles bienfaisantes qui brisent la glace dans laquelle le livreur m'avait plongé. David se place juste derrière moi. Sa poitrine massive vient se coller contre mon dos mouillé, ses bras s'enroulant autour de ma taille. Il laisse l'eau couler sur nos deux visages, nos cheveux s'aplatissant sous les jets brûlants.
Il attrape le flacon de gel douche. Le parfum de cèdre et d'ambre se mêle à l'humidité ambiante. Il fait mousser le produit entre ses immenses paumes, puis commence à m'étaler la mousse sur les épaules. Ses mains descendent le long de mes bras, massant fermement mes biceps, mes avant-bras, dénouant un à un les muscles que la panique avait figés. C'est un moment d'une tendresse absolue. Je renverse ma tête en arrière, venant l'appuyer contre son épaule trempée. Je sens son érection presser fermement contre le haut de mes fesses à chaque mouvement, un rappel constant de sa virilité et de son désir, mais ses mains restent uniquement thérapeutiques, protectrices.
— Tu te détends un peu ? me demande-t-il à l'oreille, sa bouche frôlant mon lobe mouillé.
— Oui... merci, David. Je ne sais pas ce que j'aurais fait si t'avais pas été là. J'aurais peut-être pris la photo, juste pour qu'il s'en aille.
David s'arrête un instant, ses mains posées sur mon torse, juste au-dessus de mon cœur dont le rythme est enfin redevenu normal.
— Jamais de la vie, Gaspard. Tu n'as pas à céder face à des cons pareils. Ton espace, c'est ton espace. Rien ne sort d'ici si tu ne l'as pas décidé.
Il prend le pommeau de douche pour me rincer. L'eau chaude emporte la mousse et les derniers résidus de ma terreur. Quand nous sortons de la douche, la pièce est saturée de chaleur. David attrape une grande serviette moelleuse et commence à me frictionner le corps avec vigueur pour me réchauffer complètement, avant de faire de même pour lui.
Nous enfilons des vêtements propres et secs. La crise est passée, mais l'idée de retourner dans le salon, face à cette porte d'entrée qui a été le théâtre de tant de violence, me donne la nausée. Je regarde le couloir avec appréhension. David lit en moi comme dans un livre ouvert.
— Viens, on va pas s'installer là-bas. Ce soir, on casse les règles.
Il va chercher les deux boîtes de pizzas dans le four, attrape deux verres de soda, et me fait signe de le suivre dans ma chambre. Nous nous installons directement par terre, adossés au cadre de mon lit, les jambes allongées sur le tapis. Les boîtes en carton sont posées ouvertes entre nous, dégageant leur parfum de fromage et de charcuterie. L'ambiance est étrange, presque clandestine, comme deux adolescents cachés dans leur propre forteresse.
Je croque dans ma première part de quatre fromages, le réconfort du gras faisant un bien fou à mon estomac noué. David attaque sa franc-comtoise avec son appétit d'ogre habituel, mais ses yeux ne me quittent pas.
— Tu sais, Gaspard, reprend-il après avoir avalé sa bouchée, ce que tu m'as dit tout à l'heure dans le couloir... sur le fait que tu n'y arriveras pas. C'est faux. Tu vas y arriver.
Je baisse la tête, faisant tourner ma part de pizza entre mes doigts.
— C'est facile à dire pour toi, David. T'as vu ma réaction ? J'ai bégayé une pauvre phrase que tu as dû me dicter, et j'ai fui comme un lâche. Et là, c'était un livreur de quartier. À Londres, Fabio m'a dit qu'il y aurait des photographes partout, des gens qui connaissent mon nom, qui vont me scruter. Je n'ai pas les épaules pour ça. C'est le hasard qui m'a foutu sur cette affiche, David ! Un pur hasard ! Je n'ai pas passé des castings de fou, je n'ai pas cherché à être connu. On m'a juste proposé ça, j'ai dit oui sans réfléchir, et maintenant le piège se referme.
David pose sa pizza, s'approche un peu plus de moi sur le tapis et saisit mon menton pour me forcer à le regarder.
— Le hasard t'a mis là, d'accord. Mais le hasard ne choisit pas qui reste debout, Gaspard. Si Burberry t'a gardé, si l'objectif t'a aimé au point qu'ils en fassent une campagne mondiale, ce n'est pas de la chance. C'est parce que tu as un truc unique. Quelque chose que ces centaines de mecs qui font des castings toute l'année n'auront jamais. Tu as une lumière, putain. Et tu es fort. Beaucoup plus fort que tu ne le crois.
— Je ne me suis pas trouvé très fort il y a dix minutes... murmuré-je, une pointe d'amertume dans la voix.
Un sourire en coin redessine les lèvres de David, et un petit rire étouffé s'échappe de sa poitrine.
— Ben franchement, t'as été parfait. Tu lui as sorti ta réplique de confidentialité avec une tête de tueur, même si tu tremblais un peu. Le mec a dû croire que s'il insistait, des agents du MI6 allaient débarquer par la fenêtre.
Je le regarde, incrédule, avant qu'un faible rire ne m'échappe à mon tour.
— Arrête, j'ai été ridicule, j'ai failli dire « sous contrat de confiture ».
David éclate franchement de rire, un rire sonore, contagieux, qui dissipe instantanément la lourdeur de la pièce.
— Sous contrat de confiture avec Burberry!
Ah ouais, ça aurait eu de la gueule ! Le mec serait reparti en se demandant si t'étais mannequin ou grand chef de chez Bonne Maman !
Je me mets à rire de bon cœur, mes épaules se relâchant enfin tout à fait. Ça fait tellement de bien de rire après avoir eu si peur. Les larmes de joie menacent presque de remplacer celles de la panique. On continue de manger nos pizzas, l'ambiance devenant de plus en plus légère, presque festive, au milieu de ma chambre.
— N'empêche, reprend David en s'essuyant les doigts sur un essuie-tout, cette phrase, faut qu'on l'optimise. Si tu bégayes à chaque fois, on ne s'en sort pas. On va s'entraîner.
Il referme sa boîte de pizza vide, se redresse sur ses genoux et me fait face, prenant un air exagérément sérieux, les yeux ronds. Il imite une voix d'adolescent hystérique en tendant son verre vide vers moi comme si c'était un micro ou un téléphone.
— Oh mon Dieu ! Mais vous êtes le mec de l'affiche ! Celui qui pose avec le beau gosse italien ! S'il vous plaît, une signature sur mon front, et un selfie où on fait des grimaces !
Je manque de m'étouffer avec mon morceau de croûte.
— David, arrête, t'es débile !
— Allez, réponds ! lance-t-il en insistant, rapprochant le verre de mon visage. Réponds ou je tweete que tu as été désagréable avec tes fans !
Je prends une grande inspiration, j'essaie de garder mon sérieux, de redresser mes épaules pour adopter la posture de mannequin que Fabio m'a apprise, mais le contraste avec mon sweat-shirt trop grand et mes pieds nus me fait perdre mes moyens.
— Salut ! Merci beaucoup pour l'intérêt que tu portes à ça... commence-je d'un ton qui se veut pro.
— Plus d'assurance, Gaspard ! On dirait que tu t'excuses d'exister ! m'interrompt David en prenant une voix de réalisateur tyrannique. Recommence !
Je retiens un fou rire, je le fixe droit dans les yeux, m'ancrant dans son regard bleu qui déborde d'amour et d'amusement.
— Salut ! Merci beaucoup pour l'intérêt que tu portes à ça... mais je ne peux rien dire pour l'instant, je suis sous contrat de confidentialité avec Burberry.
David repose son verre, un grand sourire aux lèvres, et applaudit théâtralement.
— Voilà ! Là, t'avais la classe. Tu vois que tu peux le faire. On va répéter ça jusqu'à ce que ça devienne un réflexe. À Londres, si un mec s'approche trop, tu lui balances ça avec ton plus beau sourire mystérieux, et tu traces ta route. Et puis... tu ne seras jamais tout seul là-bas.
Ma peur revient pointer le bout de son nez, plus diffuse, moins aiguë.
— Comment ça ?
— Ben, tu ne crois quand même pas que je vais te laisser partir au milieu de cette jungle sans surveillance ? Burberry a sûrement des chauffeurs, des agents de sécurité, des barrières. Mais sur le terrain, c'est moi qui gère. Je serai juste derrière toi. Le premier qui sort un téléphone sans ton accord, je lui fais faire un vol plané de trois mètres. Tu me connais.
L'image de David en garde du corps officiel, repoussant des paparazzis londoniens d'un simple revers de main, m'arrache un nouveau sourire. C'est tellement absurde, mais tellement rassurant. Avec lui, tout semble plus simple, plus gérable. Il a cette capacité incroyable de transformer mes montagnes d'angoisses en petites collines faciles à gravir.
Une fois les cartons de pizzas débarrassés, la fatigue physique et émotionnelle retombe d'un coup sur mes paupières. L'horloge de la cuisine indique qu'il est déjà très tard. David s'allonge de tout son long sur mon lit, passant un bras derrière sa tête, m'invitant à le rejoindre.
Je me glisse sous la couette à ses côtés. Je viens me blottir contre son flanc, passant un bras autour de sa taille massive, calant mon visage dans le creux de son épaule. Son odeur de propre et de cèdre m'enveloppe, devenant mon seul repère. Il rabat la couverture sur nous deux, sa grande main venant se poser sur ma hanche, effectuant de légers mouvements circulaires pour continuer à m'apaiser.
— Tu es prêt pour la suite, Gaspard, me murmure-t-il dans les cheveux, sa voix n'étant plus qu'un souffle chaud. Ne laisse personne te faire douter de ça. Tu as tout ce qu'il faut.
Je ne réponds rien. Je me contente de serrer un peu plus fort mon étreinte autour de lui, fermant les yeux. Les battements de son cœur, réguliers, puissants, résonnent contre ma tempe comme un métronome rassurant. La peur de l'avenir et de cette notoriété soudaine est toujours là, tapie dans un coin de ma tête, mais ce soir, blotti contre David au fond de ma chambre, je me sens enfin capable de l'affronter. Je me laisse glisser doucement vers le sommeil, bercé par sa chaleur.
Fin du chapitre 20.
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