La nuit au Connaught n'a été qu'une longue agonie silencieuse, un sursis de quelques heures durant lequel le silence de ma suite m'a paru plus hostile que les rumeurs de la ville. Allongé sur le lit immense, les yeux rivés au plafond mouluré, j'ai passé la nuit à refaire le film de la veille, à sentir encore sur ma peau l'empreinte fantôme des mains de Vasco et à me répéter, comme une prière désespérée, que j'étais fort. Que je devais rester fort. L'image de David, son regard possessif et sa voix grave gravée dans ma mémoire, me servait de bouclier. « Tu es à moi », m'avait-il dit. Je me raccrochais à ces mots pour ne pas sombrer, pour étouffer le souvenir du parfum boisé et capiteux qui avait failli me faire tout basculer sur le balcon.
Mais le réveil à Londres ne s'embarrasse pas de mes tourments intérieurs. Dès l'aube, le rouleau compresseur de la maison Burberry se remet en marche.
À huit heures trente précises, lorsque je pousse les portes du grand salon privé de l'hôtel réservé pour le premier briefing de la journée, mon cœur rate un battement. Vasco est déjà là. Il est assis à la longue table d'acajou, un expresso à la main, discutant calmement avec Fabio et deux stylistes en chef. Il porte un pull en cachemire noir à col roulé qui moule sa carrure de marbre et un jean brut.
Je m'étais armé pour un regard de défi, une provocation immédiate, une continuation de son assaut de la veille. Rien.
Lorsque mes yeux croisent les siens, Vasco me gratifie d'un hochement de tête d'une politesse purement professionnelle, presque glaciale. Pas un sourire en coin. Pas une étincelle de malice prédatrice dans ses pupilles sombres. Rien qu'un détachement absolu, le comportement d'un top-modèle international habitué à traiter ses collègues comme des partenaires de travail interchangeables.
Ce revirement radical me frappe comme un coup de poing au plexus. Pendant que Fabio m'attrape par le bras pour me briefer sur le planning de la matinée — trois heures d'essayages intensifs suivies des premières répétitions de marche —, je me surprends à observer Vasco à la dérobée. Cette indifférence soudaine me déstabilise plus qu'une attaque frontale. Mon esprit s'embrouille : a-t-il abandonné ? Mon refus de la veille dans sa suite l'a-t-il blessé dans son ego au point de me rayer de ses cibles ? Une part inavouable de moi-même, une part sombre que je refuse de nommer, ressent une pointe de frustration. Un manque. C'est le piège machiavélique de Vasco qui commence à se refermer : m'affamer de son attention pour que mes défenses se relâchent.
— Allez, on bouge aux ateliers ! aboie Fabio en claquant des mains. Le Directeur Artistique nous attend pour valider les coupes punk-chic. Gaspard, reste concentré, tu as l'air un peu ailleurs ce matin.
Le soulagement d'arriver dans l'effervescence des ateliers de la marque est de courte durée. Le lieu est un labyrinthe de miroirs, de tables de coupe et de portants métalliques géants, surchargés de manteaux en gabardine, de cuirs cloutés et de tartans revisités. Une armée de petites mains s'active dans un brouhaha d'anglais et de français, mais pour moi, l'espace se rétrécit à chaque minute.
Vasco joue son double jeu avec une perfection diabolique. Devant le Directeur Artistique, il est le mentor idéal. Il commente les tissus, propose des ajustements sur sa propre silhouette pour mettre en valeur la mienne, et se montre d'une courtoisie irréprochable. Mais dès que l'attention du staff se détourne, dès que Fabio s'éloigne pour hurler dans son téléphone à l'autre bout de la pièce, le fauve retrouve ses droits.
La première escarmouche a lieu derrière un alignement dense de longs manteaux noirs. Les stylistes viennent de me faire enfiler un trench lourd et rigidifié, et je me suis écarté pour attendre la validation du créateur. Soudain, le tissu des manteaux s'écarte. Vasco se glisse dans l'angle mort, son corps bloquant instantanément ma seule issue vers le couloir central.
Mon dos percute le mur de briques blanches de l'atelier.
— Tu as mal dormi, Gaspard, murmure-t-il, sa voix basse et traînante n'étant qu'un fil de soie à mon oreille. Je t'ai entendu tourner en rond toute la nuit. Tu pensais à moi ?
— Laisse-moi passer, Vasco, dis-je dans un souffle, mes mains venant se poser contre son torse pour le repousser.
Mais mes paumes rencontrent le cachemire doux de son pull, et la chaleur qui en émane me brûle les doigts. Au lieu de reculer, Vasco lève une main et saisit mon poignet avec une fermeté déconcertante. Ses longs doigts serrent ma peau, non pas pour me faire du mal, mais pour m'ancrer sur place.
— Ne joue pas à ça avec moi, reprend-il, ses yeux noirs plongeant dans les miens avec une impudeur totale. Ce matin, tu me cherchais du regard. Tu es là, à trembler dans une tenue qui vaut des milliers de livres, mais la seule chose qui t'importe, c'est de savoir si je vais encore te toucher.
Sa main libre descend le long de mon bras, ses doigts effleurant le tissu de ma manche avec une lenteur calculée, avant de venir se glisser sous le col de mon trench pour caresser la peau nue de ma nuque. Le choc thermique me fait frémir de la tête aux pieds.
— Vasco, arrête… ils vont nous voir, balbutié-je, les yeux fixés sur le rideau de manteaux qui peut s'ouvrir à tout moment.
— Qu'ils regardent, souffle-t-il en rapprochant son visage du mien. Ils verront deux mannequins qui accordent leur alchimie. C'est ce que Fabio veut, non ?
Au moment où je m'apprête à rassembler mes forces pour le repousser plus violemment, la voix d'une assistante retentit à trois mètres de nous :
— Vasco ? We need you for the leather jacket fitting! (Vasco ? On a besoin de toi pour l'essayage de la veste en cuir !)
En un éclair, le contact s'interrompt. Le visage de Vasco retrouve instantanément son masque de marbre professionnel. Il recule d'un pas, arrange son col d'un geste fluide, et s'éloigne à travers les portants sans un regard en arrière, me laissant le souffle court, le cœur battant la chamade contre mes côtes.
Le véritable calvaire commence en début d'après-midi. Le Directeur Artistique rassemble l'équipe au centre du grand studio de répétition pour la validation de la pièce maîtresse du défilé : le passage numéro quinze. Le moment où, selon sa vision, la « chair brute » doit briser la rigueur des coupes de la maison.
— Gaspard, s'il te plaît, enlève le haut, demande le créateur en feuilletant ses croquis. Je veux voir la tombée du pantalon écossais sur tes hanches et la nudité de ton torse sous les projecteurs.
Je sens un frisson d'angoisse me traverser. Je m'exécute lentement. Je détache les boutons de ma chemise, la laisse glisser de mes épaules et la pose sur une chaise. Je me retrouve torse nu au milieu de la pièce, exposé sous les projecteurs aveuglants du studio qui font ressortir la moindre ligne de mes muscles, la moindre parcelle de ma peau. Le nutritionniste m'observe d'un œil clinique, Fabio hoche la tête, mais mon regard est irrémédiablement attiré par Vasco, assis un peu plus loin.
Cette fois, Vasco ne cache pas son jeu. Ses yeux noirs descendent le long de mon cou, s'attardent sur mes clavicules, balayent mon torse nu avec une faim de prédateur qui me donne instantanément la chair de poule. Il se lève lentement et s'approche du Directeur Artistique.
— Laisse-moi t'aider à placer le mouvement, suggère Vasco d'une voix parfaitement calme et professionnelle à l'adresse du créateur. Pour le croisement sur le podium, je sais exactement comment sa posture doit répondre à la mienne.
Le Directeur Artistique, ravi de cette implication de sa star, lui fait signe d'y aller.
Vasco s'avance vers moi. Devant Fabio, devant les stylistes, devant dix personnes qui nous observent, il s'installe juste en face de moi. Mais pour eux, c'est une séance de travail. Pour moi, c'est une exécution sensorielle.
Vasco lève la main. Son index se pose d'abord à la base de mon cou, juste au-dessus de ma clavicule. Le contact de sa peau contre la mienne est une décharge électrique. Lentement, avec une audace insensée, il commence à faire descendre son doigt le long de mon torse nu. Il suit la ligne médiane de mon sternum, traçant un chemin brûlant sur ma peau. Je sens mes muscles abdominaux se contracter sous l'effet de sa caresse clandestine, ma poitrine se soulevant au rythme de ma respiration devenue folle.
— Relâche tes épaules, Gaspard, murmure-t-il à haute voix pour le public, alors que son doigt descend plus bas, frôlant dangereusement la ceinture de mon pantalon. Tu es trop tendu.
Puis, il passe à la vitesse supérieure. Ses deux mains viennent se poser à plat sur mes flancs nus. Elles remontent lentement le long de mes côtes, exerçant une pression ferme qui me force à me cambrer légèrement vers lui. C'est une drague d'une puissance inouïe, un harcèlement physique camouflé en professionnalisme. Mes mains, le long de mon corps, se serrent en poings pour m'empêcher de trembler. Je me répète intérieurement : Je suis fort, je suis fort, je ne céderai pas, pense à David. Mais la sensation de ses mains sur ma peau nue est en train de calciner toutes mes certitudes. Mon corps en meurt d'envie, il réclame cette chaleur, il répond à ce toucher avec une soumission passive qui me terrifie.
Vasco se penche encore plus. Son visage n'est plus qu'à quelques centimètres du mien. Son parfum m'enveloppe, me colonise le cerveau. Ses yeux noirs fixent mes lèvres, et je vois sa propre bouche s'entrouvrir légèrement.
— Regarde-moi, Gaspard, me souffle-t-il si bas que moi seul peux l'entendre, ses mains glissant maintenant vers mes omoplates, me tirant subtilement contre son torse habillé. Tu amènes tous tes fantômes, mais c'est mon nom que ton corps retient.
Ses lèvres se rapprochent des miennes, réduisant l'écart à un millimètre à peine. Je sens le souffle chaud de ses paroles venir caresser ma bouche. C'est la tentation suprême, l'impact imminent. Mes yeux se voilent de larmes tant la tension psychologique est insoutenable. Tout mon être veut abolir cette dernière distance, veut goûter à cette bouche magnifiquement dessinée qui me provoque depuis mon arrivée à Londres. Ma bouche s'entrouvrez, prête à capituler, prête à trahir David, la province, et ma propre dignité.
— Perfect! That's the exact tension I want for the show! (Parfait ! C'est exactement la tension que je veux pour le défilé !) s'exclame soudain le Directeur Artistique en applaudissant.
Le son des applaudissements brise le sortilège. Vasco suspend son mouvement au millimètre près, ses lèvres frôlant presque ma peau dans un dernier souffle avant de se reculer avec une lenteur calculée, un sourire de pur triomphe étirant ses lèvres. Ses mains quittent ma peau nue, me laissant grelotter sous les projecteurs, le corps en feu et l'esprit en miettes.
La fin de la journée est un flou artistique. J'ai enfilé mes vêtements à la hâte, refusant de parler à quiconque, refusant de croiser le regard de Fabio qui me félicitait pour ma « présence magnétique ». Je n'avais qu'une obsession : fuir cet atelier, retourner m'enfermer dans ma chambre pour échapper au prédateur.
Alors que je me dirige vers la sortie des artistes pour rejoindre la berline qui doit nous ramener au Connaught, une main me saisit fermement par le bras et me tire de force dans un couloir de service désert, une zone de stockage de matériel plongée dans la pénombre.
La porte se referme derrière moi. Vasco me plaque sans ménagement contre le panneau de bois, ses deux mains venant se poser de chaque côté de ma tête, me prenant au piège de sa stature.
— Laisse-moi tranquille, Vasco ! dis-je, ma voix brisée par l'épuisement émotionnel, mes mains tremblantes venant percuter son torse pour le repousser. Je ne viendrai pas dans ta chambre ce soir. Tu as entendu ? Je n'irai pas ! J'ai peur de ce que tu fais, j'ai peur de craquer, et je n'irai pas !
Je jette mes vérités à sa figure comme des armes de défense, espérant que ma peur le fera reculer. Mais Vasco ne cille pas. Ses yeux noirs brillent d'un éclat d'une intensité effrayante dans l'obscurité du couloir. Il se penche, son corps pesant de tout son long contre le mien, écrasant ma résistance.
Sa main remonte lentement le long de mon cou, son pouce venant se poser fermement sur ma lèvre inférieure, pressant la chair fine, me forçant à le regarder. Ses lèvres se rapprochent à nouveau de ma bouche, si près que je peux ressentir la vibration de sa voix directement sur ma peau.
— Tu penses que je fais ça pour m'amuser, Gaspard ? murmure-t-il d'une voix rauque, dépouillée de toute arrogance, chargée d'un désir brut et possessif. Tu penses que c'est juste un jeu de coulisses pour ajouter une ligne à mon palmarès ?
Il accentue la pression de ses mains sur mes épaules, son corps se collant si intimement au mien que je peux sentir chaque muscle de ses cuisses contre les miennes.
— Je veux te récupérer, Gaspard. Je te veux toi, tout entier. Je veux effacer ce David de ta tête, je veux que ton corps ne se souvienne que de mes mains, de ma bouche. Je t'ai eu entre mes bras pendant ce shooting avec Julian, et je sais ce que tu as ressenti. Tu es à moi, tu appartiens à ce monde, tu m'appartiens à moi. Et je ne te laisserai pas repartir dans ta province sans t'avoir repris.
Ses mots crus, sa déclaration de guerre possessive finissent de me terrasser. Sa bouche descend le long de ma joue, ses lèvres frôlant mon lobe d'oreille, y déposant un baiser brûlant, avant de revenir se caler à un millimètre des miennes, me torturant de sa proximité.
— Tu as le droit d'avoir peur, continue-t-il dans un souffle chaud contre mes lèvres. Tu as le droit de t'enfermer dans ta suite ce soir. Verrouille la porte, Gaspard. Blinde-toi. Dis-toi que tu es fort. Mais chaque seconde que tu passeras seul dans ton lit, tu penseras à ma bouche à travers le mur. Tu penseras à ce que mes mains ont fait à ton torse aujourd'hui. Et d'ici la fin de la semaine, c'est toi qui supplieras pour que j'ouvre ma porte.
Il me lâche brusquement. La perte de son contact physique me fait l'effet d'un sevrage brutal, mon corps réclamant sa chaleur malgré ma terreur. Vasco ouvre la porte du couloir technique d'un geste sec et s'engouffre dans la lumière, me laissant seul dans le noir, tremblant, brisé, accroché au mur pour ne pas tomber.
J'ai tenu bon aujourd'hui. Je n'irai pas dans sa chambre ce soir. Je suis fort. Mais en entendant le silence du couloir, je réalise avec une horreur absolue que ma force n'est plus qu'une illusion, et que le compte à rebours de ma reddition a déjà commencé.
Les quinze jours qui suivent le premier briefing se transforment en une lente et méthodique guerre d'usure. Deux semaines de répétitions intensives sous le ciel lourd de Londres, où le temps semble s'étirer à l'infini dans les ateliers de la maison Burberry. Quinze jours durant lesquels Vasco applique sa nouvelle stratégie du double jeu avec une cruauté et une précision chirurgicale, poussant mes nerfs et ma résistance psychologique jusqu'à leurs dernières limites.
En public, devant Fabio, le Directeur Artistique et les dizaines de petites mains qui s'activent autour de nous, Vasco est l'incarnation même du professionnalisme. Il est ponctuel, poli, donne des conseils techniques sur la lumière ou la cadence de marche. Mais dès que l'attention se relâche, dès qu'un angle mort se dessine entre deux portants de manteaux ou dans la pénombre d'une cabine d'essayage, le masque tombe.
Chaque jour apporte son lot d'agressions tactiles et de provocations verbales. Vasco me frôle, glisse ses mains sous mes vêtements sous prétexte d'ajuster un tissu, et laisse ses paumes traîner de longues secondes sur la peau nue de mon flanc ou de mes hanches. Il profite de chaque instant d'isolement pour me coincer contre un mur, son corps massif écrasant le mien, me coupant le souffle.
— Tu es une petite chose si fragile, Gaspard, me murmure-t-il une après-midi, ses lèvres frôlant mon oreille tandis que ses doigts tracent lentement des cercles brûlants sur mon torse, sous ma chemise entrouverte. Regarde comme ton cœur s'emballe dès que je m'approche. Tu as beau jouer les durs, tu te détruis tout seul. Tu ne tiendras pas jusqu'au défilé, tu vas craquer. C'est écrit. J'ai envie de toi, Gaspard… exactement comme avant. J'ai envie de te faire l'amour ici, contre ces murs, et je sais que tu en meurs d'envie toi aussi.
Je rassemble à chaque fois le peu de forces qu'il me reste pour le repousser, pour m'extirper de son étreinte et fuir le couloir. Je me répète mon mantra, le visage pâle et les mains tremblantes : Je suis fort. Je ne céderai pas. J'aime David. Mais la vérité, celle que je tente d'étouffer au plus profond de mes entrailles, c'est que mon corps répond à ses stimulations. La frustration physique me ronge, m'obsède, et chaque nuit passée seul dans le grand lit de ma suite devient un calvaire où je revis chacun de ses attouchements.
Le seul lien qui me rattache encore à la réalité et à ma vie d'avant est le téléphone. Presque chaque soir, j'appelle David. Je m'assois sur le rebord de la fenêtre, observant les lumières de Mayfair, cherchant désespérément une ancre dans sa voix. Mais la distance et la paranoïa transforment ces appels en interrogatoires étouffants. David, resté en province, sent la tension extrême qui fait vibrer ma voix. Sa jalousie possessive a redoublé depuis qu'il sait que Vasco loge dans la suite juste à côté de la mienne.
L'angoisse est d'autant plus vive que David n'ignore rien de l'existence de Vasco. Bien avant que je n'entre dans ce milieu, David était un fan absolu du top-modèle ; il collectionnait les magazines où Vasco apparaissait, vénérait son style et son charisme magnétique. Savoir que son ancienne idole partage désormais mon quotidien à Londres attise chez lui un feu destructeur, mêlé d'une fascination toxique et d'une jalousie maladive.
Le téléphone crépite. À l'autre bout de la ligne, la voix de David est lourde, chargée d'une amertume méfiante.
— Je sais pertinemment quel effet Vasco peut avoir sur les gens, Gaspard. J'étais fan de lui bien avant que tu ne saches aligner trois pas sur un podium. Je connais son pouvoir, son magnétisme. Alors dis-moi la vérité. Qu'est-ce qu'il fait ? Il t'approche ? Tu es allé dans sa suite ?
Je déglutis péniblement, serrant l'appareil contre mon oreille, priant pour que les tremblements de mes mains ne s'entendent pas.
— On est dans le même couloir, les chambres sont côte à côte, c'est l'agence qui a tout réservé pour des raisons de logistique. Mais on ne se voit pas en dehors des heures de boulot, David.
— Il tourne autour de toi ? insiste-t-il, la voix tremblante d'une jalousie maladive, blessé dans son orgueil par ce rival qu'il a tant admiré. Dis-moi qu'il ne se passe rien. Je n'arrive plus à dormir en sachant que tu es là-bas avec lui.
La culpabilité me tord l'estomac. Je repense à la main de Vasco sur mon torse nu quelques heures plus tôt, à ses lèvres si proches des miennes, à ses mots crus sur son envie de me faire l'amour. Je repense à ce désir sauvage qui m'a traversé. Et je mens. Je mens pour me protéger, pour le protéger, pour préserver ce qu'il reste de nous.
— Non, David, il n'y a rien. Je te le jure. Tout va bien, c'est juste le travail. On passe nos journées à courir d'un essayage à un autre avec Fabio et les stylistes, on est épuisés. Vasco fait sa vie de son côté, il reste hyper pro. Ne t'inquiète pas, je gère la situation. Je suis fort.
— Tu as intérêt, Gaspard, lance David d'un ton sombre, sa possessivité suintant à travers le combiné. Tu es à moi. Ne l'oublie jamais. C'était peut-être mon idole avant, mais aujourd'hui je le hais. S'il tente quoi que ce soit, tu le remets à sa place ou je débarque à Londres.
Je raccroche après lui avoir murmuré des mots d'amour qui sonnent terriblement creux dans le vide de ma chambre. Je m'effondre sur mon lit, la tête entre les mains, terrifié par l'engrenage dans lequel je suis conclu.
Le point de rupture survient à seulement une semaine du défilé. Nous sommes tous réunis dans le grand studio de répétition de la maison Burberry. L'atmosphère est électrique, chargée de caféine et de stress. Fabio arpente la pièce en consultant ses tableaux, tandis que le Directeur Artistique observe notre passage de marche avec une moue insatisfaite.
Nous venons de terminer la répétition du fameux passage numéro quinze. Le croisement s'est fait dans cette tension brute que le créateur réclame, mais alors que je m'apprête à rejoindre le bord du podium pour me rhabiller, le Directeur Artistique lève soudain les mains, le regard illuminé par une frénésie soudaine.
— Stop! Stop everything! (Arrêtez ! Arrêtez tout !) s'écrie-t-il en anglais, sa voix résonnant sous les verrières du studio. C'est trop sage. C'est beaucoup trop propre ! Ce défilé doit être un séisme médiatique, un électrochoc visuel ! On doit faire un rappel direct et brutal aux photos de Julian qui saturent les panneaux publicitaires de toutes les villes en ce moment. Le public veut du scandale, on va lui offrir de la fureur !
Un silence de plomb s'abat sur le studio. Fabio se fige, les stylistes suspendent leurs gestes. Je sens un mauvais pressentiment me glacer le sang. Je tourne la tête vers Vasco, qui s'est arrêté à quelques mètres de moi, son trench entrouvert sur son pull noir.
Le Directeur Artistique commence à arpenter le podium, mimant ses paroles avec de grands gestes théâtraux.
— Voilà ce qu'on va faire. Écoutez-moi bien. Lors du passage numéro quinze, Vasco et Gaspard s'avancent l'un vers l'autre. Au centre du podium, sous les flashs, Vasco s'arrête pile devant Gaspard. Il lui bloque le passage. Gaspard, tu as ton trench noir boutonné. Vasco, sans un mot, va tendre les mains et retirer lentement, férocement, le trench de Gaspard. Gaspard est totalement torse nu en dessous. Ensuite, Vasco retire son propre trench. Il jette les deux vêtements au sol, sans ménagement. Ils se retrouvent là, corps contre corps, peau contre peau, la chair brute exposée aux yeux du monde. Et là… Vasco attrape Gaspard par la nuque et l'embrasse avec une fougue sauvage. Un baiser destructeur, passionné. Vasco sera lui aussi complètement torse nu. Puis, Vasco reprend sa marche en ramassant les deux trenchs par terre, laissant Gaspard seul sur le podium, marqué par ce baiser. C'est ça le final du passage quinze ! C'est ça l'audace Burberry !
La stupeur me cloue sur place. Mes yeux s'écarquillent de terreur, ma respiration se bloque dans ma gorge. C'est un cauchemar éveillé. L'interdit, le désir clandestin contre lequel je lutte heure après heure, va être mis en scène, chorégraphié, projeté sur les écrans du monde entier. Je jette un regard paniqué vers Fabio, espérant qu'il va opposer son veto, qu'il va refuser cette folie. Mais Fabio, en bon agent obsédé par le buzz, a les yeux qui brillent.
— C'est du génie créatif…, murmure Fabio, une main sur le menton. Les retombées presse vont être colossales. La complicité des deux boys va faire le tour de la planète en dix secondes.
Je tourne lentement la tête vers Vasco. Mon cœur bat si fort que j'ai l'impression qu'il va briser mes côtes.
Vasco ne montre pas la moindre surprise. Au contraire, il affiche un grand sourire carnassier, une lueur de victoire absolue brillant dans ses yeux noirs. Il me fixe, savourant ma détresse, se délectant de la manière dont le destin — et le Directeur Artistique — vient de lui offrir ma reddition sur un plateau d'argent. Il sait que je ne peux pas refuser. C'est un ordre de la maison, c'est mon contrat, c'est ma carrière.
Profitant du fait que le Directeur Artistique s'est tourné vers les stylistes pour hurler des consignes sur les modifications des vêtements, Vasco réduit la distance entre nous. Il s'approche, sa silhouette immense me dominant, et se penche vers mon visage pétrifié.
— Tu as entendu la demande, petite chose ? me glisse-t-il à l'oreille, sa voix chargée d'un triomphe cynique et brûlant. Tu pensais pouvoir te cacher derrière tes grands principes ? Tu pensais que tes petits mensonges au téléphone allaient te sauver ? Là, tu n'auras nulle part où fuir. Devant les caméras, devant les acheteurs, devant le monde entier.
Il recule d'un millimètre pour planter ses yeux dans les miens, son sourire s'élargissant devant mes lèvres qui tremblent.
— Et prépare-toi, Gaspard… parce que sur le podium, je ne ferai pas semblant pour les photographes. Ce sera avec la langue. Un vrai french kiss, profond, sauvage. Je vais te prendre la bouche devant tout le monde. Nos corps seront collés l'un contre l'autre, peau contre peau, brûlants. On va voir comment ton cher David va gérer ça quand il verra ma langue dans ta bouche en direct. Tu es à moi, Gaspard. Et la semaine prochaine, tout le monde le saura.
Le soir même, l'ambiance dans ma chambre est irrespirable. Je marche de long en large, les mains enfoncées dans les cheveux, au bord de la crise de panique. Je dois appeler David. Je dois lui dire avant que la presse ne fuite l'information ou que les vidéos des répétitions ne circulent. Si je lui cache ça et qu'il le découvre le soir du défilé, c'est la fin de notre histoire.
Je compose le numéro la mort dans l'âme. Dès que David décroche, je n'attends pas qu'il pose des questions. Je lâche l'information d'un coup, la voix tendue au maximum.
— David… il faut que je te dise quelque chose. C'est important. Le Directeur Artistique vient de changer la mise en scène du défilé pour la semaine prochaine. Pour le passage principal.
— Qu'est-ce qu'il a changé ? Sa voix se fait immédiatement méfiante, rugueuse.
— C'est… c'est une consigne de la marque, David. Pour le show. Ils veulent créer un coup d'éclat. Lors de mon croisement avec Vasco, on doit s'arrêter au milieu du podium. On va devoir enlever nos trenchs, se retrouver torse nu… et… et Vasco va devoir m'embrasser.
Un silence de mort s'installe au bout du fil. Un silence si lourd que j'entends mon propre sang gronder à mes oreilles. Puis, la voix de David explose, vibrante de rage et de jalousie pure, exacerbée par l'ombre de son ancienne idole.
— Quoi ?! Un baiser ? Vasco va t'embrasser devant tout le monde ? Torse nu ? Tu te fous de moi, Gaspard ? Tu as accepté ça ? Toi et lui, collés en direct ?
— Je n'ai pas le choix, David ! dis-je, les larmes aux yeux, luttant pour ne pas m'effondrer. C'est Burberry ! C'est le Directeur Artistique qui l'exige pour le concept de la collection ! C'est juste un baiser de travail, David, rien de plus ! C'est de la comédie, comme au cinéma ! C'est purement professionnel, une mise en scène pour les journalistes et les acheteurs. Ça ne dure que quelques secondes, c'est juste pour le show ! Il n'y a absolument rien entre lui et moi, je te le jure !
— C'est de la merde, ton boulot ! hurle David. Ce mec était mon modèle, je sais exactement de quoi il est capable pour obtenir ce qu'il veut, et maintenant on lui donne l'autorisation de se coller à toi et de t'embrasser devant la terre entière ? Je ne supporte pas ça, Gaspard ! Tu es à moi, putain !
— David, s'il te plaît, écoute-moi…, supplié-je, la gorge serrée par le mensonge par omission, car je me garde bien de lui parler du "french kiss" et de la langue que Vasco a promis d'imposer. C'est juste du business. Je n'ai aucun sentiment pour lui, c'est toi que j'aime. Je fais ça pour ma carrière, pour qu'on ait un avenir ensemble. S'il te plaît, fais-moi confiance. C'est juste un baiser de travail…
Après de longues minutes de disputes, de cris et de supplications, David raccroche en insultant le milieu de la mode, me laissant seul, exsangue, sur le tapis de ma suite.
Je me tourne vers le grand miroir de la pièce. Mes yeux sont cernés, mes lèvres tremblent. Je repense à la promesse de Vasco, à son sourire de vainqueur. Dans une semaine, sa peau sera contre la mienne, sa langue sera dans ma bouche, et je sais, avec une certitude terrifiante, que malgré tous mes mensonges à David, mon corps attend ce moment avec une impatience destructrice.
Fin du chapitre 26.
Commentaires ()